Pesticides : chez les vignerons, les pratiques évoluent

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En Bourgogne ou encore dans le Bordelais, les vignerons tentent de plus en plus de limiter leur recours aux pesticides. "On fait des efforts", confie l'un d'eux sur Europe 1.

C'est une affaire qui avait grand bruit en mai 2014. Une vingtaine d'enfants et une enseignante d'une école primaire de Villeneuve-de-Blaye, en Gironde, avaient été pris de malaise, ou s'étaient plaints de picotements aux yeux, de maux de gorge, à la suite de l'épandage de fongicides sur des vignes proches. Deux propriétés viticoles ont comparu pour "utilisation inappropriée de produit phytopharmaceutique" et le tribunal de Libourne doit rendre sa décision dans cette affaire mardi.

Au-delà de cette histoire, la question est de savoir si les pratiques et les mentalités évoluent dans les vignobles. En Bourgogne, les viticulteurs prennent la mesure des dangers liés à l'utilisation des pesticides. A Meursault, l'un d'entre eux a décidé d'installer une "noti-phy box", un système permettant d'alerter promeneurs et travailleurs dans les vignes qu'un traitement phytosanitaire a été fait et qu'il ne faut pas accéder à la parcelle pour un temps donné.

"On n'en meurt pas forcément mais ce n'est jamais bon à longue échéance"

Au centre d'une maisonnette en bois marron, comme un nichoir à oiseaux, une lumière blanche clignote pour signaler la présence de produits phytosanitaires. La "noti-phy box" est perchée sur un bâton devant une centaine de pieds de vigne depuis un an. Bertrand Darviot, viticulteur depuis neuf générations, est conscient des dangers provoqués par les pesticides. Il en utilise un minimum. "On n'en meurt par forcément du produit, heureusement. Mais ce n'est jamais bon à longue échéance. La box est là pour avertir mais s'ils passent tous les jours devant, ils verront qu'elle ne clignote pas tous les jours. On fait des efforts", se félicite-t-il sur Europe 1.

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L'objectif est de préserver la nature, mais aussi la santé des personnes en contact avec les produits. Mario Rega, ingénieur, a créé la "noti-phy box" pour plus de transparence : "Un petit outil comme ça donne quand même une petite sécurité en plus, à la fois pour les gens qui travaillent dans la filière, mais aussi pour ceux qui habitent à côté d'une parcelle. Il faut trouver la manière de communiquer autour de ça, sans avoir peur de le faire."

L'installation de cet outil coûte 360 euros au viticulteur. Pour éviter tout contact avec des pesticides aux promeneurs, viticulteurs et travailleurs saisonniers, Bertrand Darviot songe à installer une deuxième box devant une autre de ses parcelles.

Vers la fin des pesticides dans le Bordelais

En ce qui concerne le plus prestigieux des vignobles, celui de Bordeaux avec ses 112.000 hectares et les 50.000 emplois qu'il génère dans le département, le virage s'est fait en 2016. Cette année-là, le très puissant Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux (CIVB) annonce la sortie, à terme, des pesticides. Un processus qualifié "d'irréversible" par l’interprofession.

En attendant, certains viticulteurs n'hésitent pas à prévenir le voisinage avant un épandage. Notre journaliste sur place se souvient avoir rencontré une viticultrice d’une trentaine d’années prenant sa voiture la veille pour aller alerter les habitations bordant ses vignes.

De façon plus globale, pour changer les mentalités et les habitudes, l'interprofession fait de la pédagogie et de la sensibilisation. Le CIVB met en place un site internet qui répertorie tous les produits utilisés dans la viticulture girondine, identifie les plus dangereux et propose des alternatives. Cela peut être par exemple, la mise à disposition de techniciens de management environnemental pour accompagner les vignerons dans le développement de la biodiversité, ou encore des cahiers techniques pour régler par exemple les pulvérisateurs.

"A Bordeaux, 9% des vignobles sont certifiés agriculture biologique"

Et puis, la cible principale, ce sont les produits les plus toxiques, les produits cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques (CMR). "Il y a dix ans, 30% des produits utilisés étaient dans cette catégorie-là. Aujourd'hui, nous en sommes à moins de 10%. En contrepartie, ce qui a beaucoup augmenté, ce sont les produits qui sont compatibles avec l'agriculture biologique. A Bordeaux, 9% des vignobles sont certifiés agriculture biologique. Cela veut dire qu'il y a des très nombreux viticulteurs qui ne sont pas allés jusqu'à la certification, qui n'ont pas complètement abandonné des produits de synthèse mais qui, de plus en plus, utilisent des produits qui sont compatibles agriculture biologique", relève Allan Sichel, le président du Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux.

Les pratiques évoluent donc, mais pas assez vite, dénoncent certains. C'est le cas de Valérie Murat de l’association "Alerte aux Toxiques". Pour cette fille de vigneron, le plan du CIVB n'est rien d'autre que de la communication, des belles paroles. "Mon père a été victime d'un cancer broncho-pulmonaire dont il est décédé en décembre 2012, dû à une exposition à l'arsénite de sodium de 1958 à 2000, alors qu'il n'a jamais été alerté sur les dangers pour sa santé", explique celle qui attend donc "un acte fort" de la part du CIVB, comme "par exemple, la suppression des CMR" ou le refus du label "Vins de Bordeaux". "D'ailleurs, la Cave de Rauzan a récemment obligé tous ses apportants à annoncer que pour cette année, il ne faudrait pas utiliser de CMR, sinon ils ne pourraient pas apporter leurs vendanges dans la cave", explique Valérie Murat.

La Cave de Rauzan, 340 vignerons, a bien lancé ce signal très fort, mais le contrôle est compliqué. Pour s'assurer qu’il n’y a pas de trace de CMR, il faut envoyer un échantillon du raisin apporté dans un laboratoire, avec un délai d'une semaine pour obtenir le résultat. Au moment de la vendange, se pose alors la question de la façon de conserver le raison en attendant le retour du laboratoire. Si, dans la pratique, ce n'est pas simple, le constat, lui, est encourageant. Lorsque le cave a annoncé cette décision, il n’y a pas eu de levée de boucliers parmi ses adhérents. Et pour ceux qui ne savent pas trop comment travailler sans ces produits, la cave coopérative les met en contact avec un technicien qui va les aider à trouver des solutions.

Europe 1
Par Stéphane Place et Yasmina Kattou, édité par Grégoire Duhourcau