Démission de la majorité des rédacteurs de Science et vie : aux origines de la crise

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Hervé Poirier, ex-directeur de la rédaction de "Science et Vie" et Mathilde Fontez, ex-rédactrice en chef adjointe du magazine, reviennent au micro de Philippe Vandel, mercredi sur Europe 1, sur le bras de fer entre les journalistes du célèbre mensuel scientifique et le groupe Reworld Media. 
INTERVIEW

Magazine centenaire, sérieux et respecté, Science et Vie, le mensuel le plus vendu en France, vient de perdre la quasi-totalité de sa rédaction. La nouvelle est tombée mardi, comme un coup de tonnerre : neuf journalistes (cinq titulaires et quatre pigistes) sont partis depuis le début du mois, excédés par les méthodes de leur direction et de leur propriétaire, le groupe Reworld Media. Ils lui reprochent de mettre en danger l'indépendance du magazine, mais aussi d'appauvrir sa qualité. "Il n'y a plus les moyens à Science et Vie de faire du journalisme à la hauteur de ce qu'exigent les lecteurs", a déclaré mercredi au micro de Culture Médias, sur Europe 1, Mathilde Fontez, ex-rédactrice en chef adjointe du magazine, qu'elle a quitté pour sa part il y a deux mois.

Pour comprendre cette situation, il faut revenir un an et demi en arrière. En août 2019 : Reworld Media rachète la filiale française du groupe Mondadori, soit une trentaine de magazines, connus pour la plupart : Auto Plus, Biba, Grazia et Science et Vie, donc. Science et Vie est un magazine rentable, diffusé à 180.000 exemplaires, et dont la rédaction compte alors une vingtaine de journalistes. À l'époque, Reworld Media s'engage sur de nouveaux recrutements et le maintien d'une certaine qualité journalistique. "Le modèle de Science et Vie ne fonctionne pas sur la publicité. Ce sont les lecteurs qui payent et, nous, on les connaît. Ils demandent un journalisme exigeant, de l'enquête, de l'approfondissement, le suivi d'un secteur sur plusieurs années, etc. C'est aussi la science qui exige cette qualité d'approfondissement", explique Mathilde Fontez.

Une reprise en main du site internet

"Le changement d'attitude de Reworld media a eu lieu à l'été 2020. À ce moment-là, il a été annoncé, d'une part, qu'on n'aurait pas les moyens de remplacement qu'on demandait. Et d'autre part, il y a eu une prise de pouvoir de Reworld Media sur le site internet de Science et Vie, qui était fait jusqu'alors par les journalistes de la rédaction", poursuit l'ancienne rédactrice en chef adjointe.

Dès lors, les dirigeants ne parlent plus d’informations, d’articles ou d’enquêtes ; le mot utilisé est "contenu". Les articles ne sont plus rédigés et contrôlés par des journalistes spécialisés, mais par des collaborateurs formés au sein d’une sorte d’académie interne, la Reworld Content Factory, et qui travaillent pour plusieurs sites de magazines du groupe. Ils ne sont donc pas nécessairement spécialisés en sciences. "Cela reste des journalistes, mais qui ne sont plus en rédaction interne. Ce sont des pigistes, dont on peut craindre que la situation se dégrade dans les mois qui viennent", explique, également au micro de Culture Médias, Hervé Poirier, ex-directeur de la rédaction, parti en septembre dernier après 21 années de maison.

La disparition d'un "esprit collectif"

"On a toujours vu ce journal comme une rédaction et une rédaction, c'est un lieu où les gens construisent un esprit collectif. La disparition de ce lieu d'échange, avec cette atomisation où il n'y a plus que des auto-entrepreneurs un peu partout qui travaillent en externalisation, c'est aussi la disparition d'un esprit, et le lecteur finira bien par sentir que le journal est rempli par du contenu plutôt qu'animé par un esprit collectif", avance-t-il. 

"En parlant de 'contenus', on abaisse forcément le coût de production", pointe Mathilde Fontez. D'autant que pour Hervé Poirier, "ces contenus ne sont plus au service de l'intelligence du lecteur mais servent des intérêts publicitaires ou l'organisation de salons", qui est l'un des domaines d'activité de Reworld Media. Dans un communiqué, la Société des journalistes (SDJ) de Science et Vie a estimé mardi que cette vague de départs risquait de porter "un coup fatal" à un magazine devenu en un siècle un incontournable de la presse française.

Europe 1
Par Romain David