Comment les commerces français se mettent, en urgence, au "click & collect"

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Seule une TPE-PME française sur trois possède son propre site Internet pour vendre ses produits ou services. 1:55
Seule une TPE-PME française sur trois possède son propre site Internet pour vendre ses produits ou services. © Philippe LOPEZ / AFP
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Seule une TPE-PME sur trois possède son propre site Internet en France, contre plus de deux sur trois en Allemagne. Or, sans site dédié, pas de "click & collect", seule solution pour les commerces dits "non-essentiels" de maintenir une activité en confinement. Alors, en quelques jours, les demandes pour la mettre en place affluent chez les opérateurs.
ENQUÊTE

Alors que le nombre de cas quotidiens de coronavirus est toujours très élevé en France, l’heure est à la mobilisation pour les commerces fermés. Tous ceux qui vendent des produits non-essentiels ont baissé le rideau depuis le 30 octobre, date du début du deuxième confinement. Mais ils peuvent tout de même faire du "click & collect", un système de vente en ligne avec retrait en magasin ou livraison à domicile. Sauf que seule une TPE-PME sur trois a son propre site Internet, contre 72% en Allemagne. La France part de loin mais, avec l'expérience du premier confinement, les commerçants s'organisent dans l'urgence pour maintenir un minimum d'activité grâce au numérique.

Le "click & collect", un apport d'activité indéniable

"On n'en avait pas forcément besoin, j'ai mis en place un site parce que je suis un peu geek. Mais on est précurseur je pense." Mikaël Rizzo pense bien. Rares sont les commerces de proximité qui ont numérisé leur activité. Patron d'une boucherie à Venelles, dans les Bouches-du-Rhône, lui a adopté Shapper, une application de "click & collect", fin 2019. "Passée la période des fêtes, elle vivotait à peine. Et puis lors du confinement, ça a repris d'un coup. Avec l'application, on a fait 50% de chiffre d'affaires en plus de mars à mai", raconte Mikaël Rizzo. "Là, ça a redémarré en trombe. On a beaucoup de clients qui commandent et récupèrent la viande le soir."

Ce boucher compte bien continuer une fois le confinement terminé, mais il le reconnaît : "il faut quand même y consacrer pas mal de temps pour suivre les stocks et l'évolution des prix". L'alimentation est d'ailleurs le secteur qui s'en sort le mieux, avec environ 40% de commerces numérisés. L'habillement, en revanche, est à la traîne. Une boutique de mode sur trois possède bien un site Internet, mais il s'agit souvent d'une coquille vide. Selon les chiffres de la Fédération de l'habillement, 20% seulement sont en capacité de faire de la vente en ligne ou du "click & collect". L’objectif, fixé par Bruno Le Maire, de 50% de commerces numérisés en 2021, va demander des efforts.

Des aides nationales et des initiatives locales

Beaucoup de commerçants se tournent donc vers des spécialistes du numérique. "En ce moment, on reçoit 10 à 15% d'appels en plus de la part de nos clients professionnels, sur tous les sujets, par rapport à d'habitude. Ça va d'un simple renvoi du téléphone de bureau vers un mobile à la création d'un site web", explique Pierre Clément, directeur entreprises d'Orange France, qui fournit, en plus du réseau, des sites de e-commerce "clés en main". Ses ventes pour ces sites, livrés tout de même en deux à trois semaines, ont doublé en quelques jours. Un engouement qui s'accompagne d'une explosion de la demande de raccordement à la fibre : +60% en un an chez Orange du côté des entreprises.

Puisque ce n'est pas toujours rentable de créer son site seul, on assiste également à des regroupements de commerces d'un même centre-ville qui s'organisent autour d'un site unique. C'est le cas à Limoges, La Rochelle, Le Mans, Lorient… avec ou sans l'aide de la mairie. Quand la ville aide, elle peut faire appel à La Poste, ou plutôt à sa filiale "Ma ville, mon shopping", qui fournit aux communes des plateformes sur lesquelles les commerces peuvent vendre leurs produits. La municipalité achète le service et derrière, tous les magasins peuvent s’inscrire gratuitement et bénéficier d'une vitrine 2.0 et d'une solution de livraison, moyennant une commission sur chaque transaction.

"En ce moment, on a 600 boutiques qui s’inscrivent chaque jour. On n’a jamais vu ça !", affirme Thierry Chardy, co-fondateur de "Ma ville, mon shopping", la plateforme rachetée par La Poste en 2018. Un coup d'accélérateur de taille, puisque cette solution était jusqu'ici déployée dans 270 villes et auprès de 1.300 commerces partenaires. "On avait vu un premier engouement lors du premier confinement mais pas dans les mêmes proportions. On est en train de gagner cinq ans de transformation numérique d’un coup", estime-t-il. Les communes qui souhaitent mettre en place ce type de plateforme peuvent demander une aide financière, a fait savoir Bercy.

Bercy met 100 millions d'euros sur la table

Pour accompagner les entreprises, le gouvernement a, en effet, activé plusieurs leviers. D’abord, un appel à projets : tous les acteurs du numérique capables de créer des sites ou des applis pour les commerçants sont invités à proposer des offres gratuites ou à tarif préférentiel par solidarité. Ces solutions, qui sont passées au crible par les équipes du ministère, seront référencées dès mardi sur un site dédié : "clique-mon-commerce.gouv.fr". Par ailleurs, Bercy va mettre la main au portefeuille : 100 millions d’euros pour accélérer la numérisation des TPE-PME.

Tous les commerces qui sont fermés administrativement, et n’ont pas encore de site Internet, peuvent demander une aide de 500 euros pour en mettre un en place. Quelque 120.000 entreprises seraient concernées, selon les propos tenus par Bruno Le Maire dans les colonnes du Journal du Dimanche. Mais pour Éric Mertz, président de la Fédération nationale de l’habillement, le gouvernement a attendu le dernier moment pour agir. "C’est trop tard ! On avait déposé un plan sur le bureau de Bruno Le Maire le 10 août. On demandait 150 millions d’euros pour la transition numérique des magasins de vêtements, en échange d’engagements. On n’a jamais eu de retour" déplore-t-il.

Reste qu'un mouvement de fond semble d'être enclenché. "Il y a eu une accélération lors du premier confinement, et c'est encore plus marqué en ce moment. Ça va rentrer dans l’ADN des entreprises, se digitaliser est une nécessité impérieuse de nos jours", assure Pierre Clément, directeur entreprises d'Orange. D'autant que tout le monde y met du sien, y compris les "gros" parfois pointés du doigt. Intermarché a ouvert un "drive solidaire" pour les librairies indépendantes ; Carrefour offre l’abonnement à sa "marketplace" jusque fin 2020 ; et même Amazon tend la main aux petits commerces avec une offre à prix réduit pour vendre sur le site du géant américain.