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Coline Vazquez
Le directeur du laboratoire d'anthropologie sociale du CNRS, Frédéric Keck, explique pourquoi le port du masque chirurgical dans l'espace public, qui pourrait être imposé après le confinement, ne fait nullement partie de la culture française pour se protéger face aux maladies. "Ce sera un signe que nous avons pris au sérieux cette pandémie", estime-t-il. 
INTERVIEW

Va-t-on tous porter un masque pour se protéger du coronavirus une fois le confinement terminé ? C'est la question qui agite l'hexagone depuis des semaines. Non seulement parce que leur nombre fait défaut, mais aussi parce qu'il s'agira d'une nouvelle pratique pour les Français peu habitués à se couvrir le visage de cette façon, à l'inverse des pays comme la Chine ou le Japon. 

 

C'est pourtant un Français, Charles Delorme, médecin d'Henry IV et de louis XIII, qui a inventé le masque chirurgical. Mais ce n'est pas lui qui en a popularisé l'utilisation comme barrière contre une épidémie, rappelle Frédéric Keck, directeur du laboratoire d'anthropologie sociale du CNRS et qui travaille à travers les épidémies sur la question du masque.

Un port largement développé en Asie

"Le port du masque chirurgical  dans l'espace public comme un signe de protection contre une pandémie de maladie respiratoire a été inventé par un médecin chinois formé à Cambridge en 1910 pour contrôler la peste pneumonique en Mandchourie", explique-t-il, au micro de Patrick Cohen sur Europe 1. C'est ce médecin qui a ainsi prouvé son efficacité contre la pneumonie de peste. "Et d'ailleurs, un médecin français qui refusait de le croire est mort de cette maladie", note Frédéric Keck. 

Au fil du temps, le port du masque s'est développé en Asie devenant un symbole pour "se distinguer du chinois représenté comme sale, crachant", indique-t-il. C'est sur les côtes, à Hong-Kong, Taïwan mais aussi au Japon qu'il a ensuite été de plus en plus porté, notamment après la crise du Sras, en 2003. "Le porte du masque signifiait à la fois la volonté de protéger les autres quand on ressentait des symptômes et aussi une volonté de se protéger de la pollution de l'air", ajoute-t-il. Mais plus en encore, le masque est devenu "un signe de solidarité collective", diffusant dans la société asiatique l'idée selon lequel la protection contre une épidémie doit se faire de façon altruiste et non pas égoïste, et ce, bien plus que dans la société européenne. 

Un même terme pour désigner deux types de masques

La France est donc bien loin de l'Asie sur la question du port du masque. Et pour Frédéric Keck, auteur de Un monde grippé (Flammarion) cela repose sur une caractéristique du pays : "la nécessité pour les citoyens de se présenter à visage découvert". "Ce que j'ai voulu suggérer, c'est que ce n'est pas seulement une critique contre les religieux qui se mettent des tissus pour manifester leur obéissance au pouvoir religieux, mais c'est aussi une critique de l'archaïsme des aristocrates qui se présentaient dans l'espace public avec des masques", analyse-t-il, relevant un autre point : en français, le masque de la comédie et celui chirurgical sont donc désignés par le même terme.

A l'inverse, en chinois ce sont deux mots différents. "Le masque chirurgical c'est le voile qu'on porte sur la bouche pour se protéger d'une maladie respiratoire. Le masque de l'opéra chinois c'est une technique pour garder la face. Le fait qu'on ait le même mot en français pour désigner deux techniques très différentes pour se voiler la face est tout à fait révélateur d'une continuité en France qui n'existe pas en Chine", interprète l'anthropologue qui fait remarquer qu'en janvier, au début de l'épidémie, les touristes chinois qui en portaient un dans la rue, se voyaient parfois demander de le retirer par les forces de police. 

"En France on ne porte pas de masque ni de voile dans l'espace public. Si nous sommes encouragés, et je n'espère pas contraints, à porter le masque, je crois que ça sera une vraie révolution dans l'espace public en France", conclut-il. 

Une forme de stigmate pour l'avenir

Enfin, selon Frédéric Keck, le masque ne sera pas seulement un moyen de se protéger mais aussi une forme de stigmate pour l'avenir. "Un peu comme le préservatif nous rappelle la pandémie du sida dans les rapports amoureux ou le fait que, quand on est en terrasse, on a le souvenir des attentats du Bataclan, je crois que porter un masque dans l'espace public ce sera un signe que nous avons pris au sérieux cette pandémie de coronavirus et le besoin de construire une immunité collective à la fois par les voies naturelles et artificielles de la vaccination contre ce coronavirus".