Venezuela : pourquoi l'effondrement économique du pays est bien antérieur aux sanctions américaines
A partir de 2015, les États-Unis ont prononcé une série de sanctions contre le Venezuela, Nicolás Maduro et des membres de son régime pour non-respect des règles démocratiques et violation des droits humains. De quoi accélérer une crise économique dont les racines et les causes sont, en réalité, bien antérieures à toute intervention américaine.
C'est l'histoire d'un pays aux ressources naturelles tout simplement exceptionnelles qui compte parmi les plus pauvres du monde. Ce pays, c'est le Venezuela, privé de président depuis samedi 3 janvier et la capture de Nicolás Maduro dans la capitale, Caracas, par les forces spéciales américaines. Le dictateur chaviste est notamment accusé par la justice américaine de narcoterrorisme et d'importation de cocaïne aux États-Unis. Lundi, devant un tribunal de New York, il a clamé son innocence et dormira en prison jusqu'à la date de sa prochaine audience fixée au 17 mars.
Pendant ce temps, le président américain Donald Trump a assuré que les États-Unis "dirigeront" le Venezuela en attendant qu'une transition pacifique ne s'opère. Si le coup de force de Washington provoque naturellement un vent d'incertitude au cœur de ce pays d'Amérique latine de 29 millions d'habitants, il suscite également un certain soulagement auprès d'une population étouffée et épuisée par près de 30 ans de dictature chaviste. Un régime autoritaire et répressif directement responsable d'un des effondrements économiques les plus saisissants du 21e siècle.
Dépendance à l'or noir
Car les sanctions américaines, prononcées à partir de 2016 pour non-respect des règles démocratiques, ne sauraient expliquer à elles seules le délabrement économique du Venezuela. En réalité, tout commence au début des années 2000 peu après l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chávez, chantre de la Révolution bolivarienne et instaurateur d'un régime populiste très ancré à gauche. Et surtout très (trop) dépendant d'une seule et unique ressource : le pétrole.
Si le pays en possède les plus grandes réserves du monde, l'or noir ne peut, à lui seul, se substituer à toute politique économique. "Plutôt que d'investir, de diversifier et de moderniser, le pouvoir a distribué la rente, contrôlé les prix, verrouillé l'échange, marginalisé le secteur privé. Résultat, produire n'avait plus de sens, les pénuries apparaissent, les importations explosent, l'économie réelle se vide", décrivait ce lundi Olivier Babeau dans l'édito éco sur Europe 1.
Dans un pays où le pétrole représente 90% des exportations et contribue à 50% au budget public, le pouvoir s'est rapidement heurté aux effets néfastes d'un socialisme trop débridé. "Les nombreux programmes sociaux mis en place par Chávez, dont très peu ont un caractère productif, permettent de réduire la pauvreté et les inégalités mais accroissent la taille de l’État et retardent la diversification économique du pays qui aurait dû être une priorité absolue", explique Alexandre Marc, ancien spécialiste en chef de la Banque Mondiale sur les questions de conflits, de fragilité et de violence, dans une note de l'Institut Montaigne.
Gabegie et corruption généralisée
Et, comble du comble, le pays va même réussir à tarir sa production... de pétrole. "L'entreprise pétrolière publique Petroleos de Venezuela a été détruite de l'intérieur en raison d'un sous-investissement massif, de la corruption, de la politisation et d'une fuite des ingénieurs", énumère Olivier Babeau. Le régime chaviste s'enfonce alors dans la gabegie, la corruption généralisée et ne présente aucune vision stratégique à long terme.
Et en 2011, année de l'accession au pouvoir de Nicolás Maduro, nouveau coup dur pour Caracas : les prix du pétrole s'effondrent. "L’État a recours à l’impression de billets afin de maintenir son train de vie et les nombreux programmes sociaux, générant immédiatement une hyperinflation qui atteint approximativement 10.000% ; les produits de première nécessité disparaissent des rayons, une pénurie généralisée s’installe dans le pays", rembobine Alexandre Marc.
Une perte de trois-quarts du PIB
Cette économie devenue totalement improductive et cet État réduit à devoir imprimer des billets pour financer un déficit abyssal apparaissent donc bien avant toute sanction américaine qui, il est vrai, n'a pas contribué à arranger la situation. Ces sanctions, prononcées contre des hauts responsables vénézuéliens, comprenaient un gel des avoirs aux États-Unis, une interdiction de visas mais surtout, depuis 2019, un embargo sur le pétrole, temporairement allégé en 2023, puis rétabli en 2024 en raison de l'inéligibilité prolongée de la future prix Nobel de la paix Maria Corina Machado.
"En coupant l'accès aux financements, ces sanctions ont accéléré et figé la crise mais elles n'en sont pas la cause", défend Olivier Babeau. Entre 2014 et 2020, le Venezuela a perdu jusqu'à 75% de son PIB, cas quasiment unique au monde depuis la Seconde Guerre mondiale. En 25 ans, le pays a perdu plus d'un quart de sa population et le taux de pauvreté atteint près de 90% aujourd'hui. Un pays exsangue, à bout de souffle qui, après l'effondrement économique et institutionnelle, doit désormais affronter l'incertitude politique la plus totale.