Coronavirus : le bilan de la Chine, biaisé par un système de santé carencé

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Alors que les chiffres de la pandémie de coronavirus dans le monde ont fait naître des doutes quant à la réalité de la situation en Chine, l'économiste Carine Milcent, chercheuse au CNRS, a détaillé, samedi sur Europe 1, les carences du système de santé de l'Empire du milieu.
INTERVIEW

"Avec un intervalle d’erreur beaucoup plus large que celui de la France, vous allez opter pour minorer au plus possible les choses", analyse Carine Milcent, économiste, chercheuse au CNRS et spécialiste du système de santé chinois. Foyer de la pandémie de coronavirus, la Chine a officiellement enregistré plus de 3.000 décès et 80.000 cas sur son territoire pour une population totale supérieure à 1,4 milliards d'habitants, soit le plus petit ratio des grands pays. Aujourd'hui, des doutes sur la réalité de ces chiffres persistent.

"Il est évident qu'ils ont minoré les chiffres"

Mercredi, l'agence de presse Bloomberg a évoqué un rapport confidentiel dans lequel les renseignements américains estiment que le nombre de morts et de cas de contamination affichés par Pékin avait été intentionnellement minimisé. "Il est évident qu'ils ont minoré les chiffres", affirme Carine Milcent. Au micro d'Europe 1, celle-ci précise toutefois que le faible bilan de la Chine au regard de sa population totale s'explique avant tout par les disparités sociales au sein du pays, et l'hétérogénéité de son offre de soins au sein d'une même province.

"Ce n'est pas le chiffre total qui doit nous indiquer des choses, mais plutôt son écart par rapport aux chiffres de la province du Hubei", explique la chercheuse. À l'intérieur d'une même province, en effet, l'offre de soins est très hétérogène et n'est pas identique entre les zones rurales et urbaines. De plus, le niveau de qualification du personnel soignant diffère selon l'endroit où l'on se trouve, développe Carine Milcent. "Le niveau de diplôme demandé n'y est pas le même en fonction de si l'on exerce dans un petit centre de santé, où dans un hôpital où le niveau de formation sera ici comparable à celui de nos CHU".

Des malades ayant échappé aux recensements

Pour l'économiste, les chiffres enregistrés par la Chine peuvent aussi s'expliquer par la couverture santé des Chinois, bien moins avantageuse que celle des Français. "En France on a une forme de gratuité des soins où le reste à charge reste faible", affirme-t-elle. "En Chine il y a des assurances publiques, mais vous avez malgré tout un reste à charge très important ; dans le cas de cette épidémie, il n'y a pas de prise en charge pour ce virus et vous vous retrouvez donc avec un reste à charge important."

Aussi, suite aux mesures très strictes de confinement mises en place dans plusieurs provinces chinoises, principalement celle du Hubei, nombre de Chinois ont vu leur activité économique s'arrêter brutalement. "Les gens ont donc préféré rester chez eux, et ne pas se rendre à l’hôpital tout en se sachant malades", explique Carine Milcent, évoquant des personnes ayant ainsi "échappé statistiquement aux chiffres donnés", ceux-ci représentant les cas recensés dans les structures hospitalières.

Un "intervalle" d'erreur "bien plus large"

"Quand le système de santé est performant, vous allez avoir une vision plus claire sur la situation critique au sein de votre pays", argumente la chercheuse. "Mais lorsque celui-ci n’a pas la performance d'un système de santé comme celui de l'Europe, de Taïwan ou de Singapour, l'intervalle d’erreur sur les personnes potentiellement décédées de cette épidémie sera bien plus large". Un intervalle d'autant plus grand que l'affectation du décès peut être attribuée à l'une des pathologies portées en amont par la victime, plutôt qu'au Covid-19.

Par ailleurs, avance l'économiste, "en France, on est à même d’avoir une information très précise sur ce qui se passe au sein des établissements hospitaliers ; en Chine, on n'a pas cette exhaustivité dans le recueil de l’information, ce qui crée une variance et des différences dans ce que l'on peut observer".

"Le fruit du régime politique chinois"

"Il est possible que les chiffres affichés, s’ils avaient été plus élevées, nous auraient amené à adapter la rapidité avec laquelle nous avons géré la crise", ailleurs dans le monde, concède Carine Milcent. "Mais il ne faut pas perdre de vue le fait que la Chine est un pays de 1,4 millards d'habitants", ajoute-t-elle, évoquant les mesures mises en place pour le confinement. Un confinement très sévère imposé à une population qui se caractérise par de très importantes disparités sociales.

"Certaines décisions sont également politiques", achève l'économiste. "On a là des chiffres qui sont aussi le fruit du régime politique chinois, et le résultat de cet état autoritaire."

Europe 1
Par Pauline Rouquette