Comment l'assassinat d'un physicien nucléaire en Iran pourrait relancer une guerre secrète

  • A
  • A
Mohsen Fakhrizadeh 2:30
La dépouille de Mohsen Fakhrizadeh a été honorée dans deux des principaux lieux saints chiites d'Iran (Machhad et Qom), avant un hommage au mausolée de l'imam Khomeiny à Téhéran. © IRANIAN DEFENCE MINISTRY / AFP
Partagez sur :
L'Iran a accusé Israël d'être derrière l'assassinat de Mohsen Fakhrizadeh, survenu vendredi dernier. Ce physicien était la tête pensante du programme nucléaire iranien, soupçonné de diriger le développement d'un programme militaire clandestin. 
DÉCRYPTAGE

Il était l'un des plus grands physiciens nucléaire d'Iran. Mohsen Fakhrizadeh a été tué vendredi à l'est de Téhéran dans une attaque au véhicule piégé suivie d'une fusillade contre sa voiture, selon les autorités. Si peu de détails ont émergé sur les circonstances exactes de l'attaque, Téhéran a accusé le Mossad, les services secrets israéliens, d'être derrière cette opération. Un assassinat qui est peut-être le signe d'une relance d'une guerre secrète sur fond de tensions historiques régionales avec l'Iran et de défaite de Donald Trump, allié d'Israël. 

Une personnalité importante mais inconnue du grand public

Inconnu du grand public, Mohsen Fakhrizadeh n'en était pas moins une personnalité importante. Suffisamment en tout cas pour rencontrer le guide suprême iranien Ali Khamenei en janvier 2019 comme en témoignent des photos officielles diffusées après son décès. Suffisamment important encore pour rouler en voiture blindée, bénéficier d'une escorte armée et pour que le chef d'état-major des forces armées iraniennes, le général de division Mohammad Baghéri, promette une "vengeance terrible" à ses assassins. Et peut-être aussi tellement important, aux yeux de ceux qui l'ont éliminé, qu'il justifiait une opération que l'amiral Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale iranien, a qualifié de "complexe" menée à l'aide de moyens "complètement nouveaux".

Qu'il ait été un haut responsable du nucléaire civil iranien ou, comme l'affirmait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu en avril 2018, le chef d'un programme nucléaire secret à vocation militaire dont Téhéran a toujours nié l'existence, la mort de Mohsen Fakhrizadeh est un coup dur pour l'Iran. 

Le chef d'un programme nucléaire iranien clandestin ? 

Mohsen Fakhrizadeh, général des Gardiens de la Révolution, la milice idéologique du pouvoir iranien, était apparu en décembre 2015 dans un document de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Cet organe de l'ONU estimait qu'il avait dirigé, à partir du "début des années 2000", des "activités à l'appui d'une dimension militaire possible" du programme nucléaire iranien commencées "à la fin des années 1980" avant d'être regroupées sous sa direction dans un projet baptisé AMAD, jusqu'à être abandonnées "fin 2003".

Et c’est sous sa direction directe qu’avait été pensée et construite dans la plus grande discrétion l’usine d’enrichissement de Natanz, vaste complexe sous-terrain où des milliers de centrifugeuses sont capables de transformer de l’uranium en une matière fissile de qualité suffisante pour servir la fabrication d’une tête nucléaire. Un programme tout à fait clandestin mis en place en 1999 et découvert en 2002.

La communauté internationale avait alors immédiatement exercé de fortes pressions pour qu’il y soit mis fin, avec des sanctions économiques mais également des opérations de sabotage, des attaques informatiques... Et déjà l’assassinat ciblé de plusieurs ingénieurs de haut niveau, tous collaborateurs de Moshen Fakhrizadeh. C’est cela qui avait forcé l’Iran à finalement signer en 2015 un accord de renoncement à la part militaire de son programme nucléaire, sous contrôle de l'AIEA. 

Une fenêtre d'opportunité avant l'entrée en fonction de Joe Biden ?

Une véritable guerre secrète semble donc se relancer, au moment où Donald Trump quitte la Maison-Blanche. Et cela ne doit rien au hasard, puisque l'une des premières mesures prises par le milliardaire a été de dénoncer l'accord sur le nucléaire iranien et de réimposer des sanctions économiques contre la République islamique. C'est d'ailleurs contre ce même site de Natanz que Donald Trump aurait envisagé de mener une attaque à la mi-novembre, selon le New York Times. 

De son côté, l'Iran a repris l'enrichissement d'uranium et dispose désormais de 2,5 tonnes de matière fissile, soit 12 fois la limite fixée dans l'accord. Une source d'inquiétude très importante pour Israël, qui voit de surcroît un allié solide quitter la scène internationale et être remplacé par Joe Biden. Le futur président américain n'a jamais caché sa volonté de revitaliser l'accord sur le nucléaire iranien. 

Agir avant la prise de pouvoir du démocrate sonne donc comme une fenêtre d'opportunité. Et à l'évidence, décision a été prise de liquider l'homme qui, selon toutes vraisemblances, aurait eu la charge de se servir de cette matière fissile pour produire des armes. 

Europe 1
Par Didier François, Ugo Pascolo avec AFP