Des secrets sacrifiés sur l'autel de la nouvelle transparence triomphante

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© Europe 1
L'air du temps est une chronique de l'émission Le grand journal du soir - week-end
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Chaque dimanche soir, François Clauss conclut les deux heures du Grand journal de Wendy Bouchard avec une mise en perspective toute personnelle de l'actu.

En d’autres temps, entendez en ces temps lointains où l’on parlait d’autres choses que des trains et des métros qui ne circulent plus, ces deux informations passées totalement inaperçues cette semaine auraient fait l’effet d’une bombe. Leur concomitance, mercredi après-midi, est pour le moins troublante :

« Abus sexuels : le Vatican lève le secret » titrait ainsi le journal Le Monde.

« Violences conjugales : l’Ordre des médecins favorable à un aménagement du secret médical » titrait ainsi l’AFP quasiment au même moment.

Voilà deux des piliers de notre organisation sociale qui soudain s’effondrent, sacrifiés sur l’autel de la nouvelle transparence triomphante. Véritable diktat en ces temps où les immeubles de verre s’érigent sur les ruines des vieux bâtiments de pierre, en ces temps où tout doit se savoir et vite, en ces temps où tout doit se partager et vite, en ces temps où ce n’est plus après le « quart d’heure de célébrité » pour lequel on court mais pour une vie entière d’exposition à la lumière.

Une forme de malaise

Haro sur le secret ! Ce secret qui emporta cette semaine au passage le trop amnésique Jean Paul Delevoye et contraignit la trop ambitieuse ministre du Travail Muriel Pénicaud à renoncer au poste d’administratrice du puissant forum économique de Davos, après les recommandations de la désormais "surpuissante" Haute Autorité pour la Transparence de la vie publique. Alors évidemment, tout cela est de prime abord très positif. Que le pape François renonce avec courage au millénaire "secret pontifical" pour d’éventuels signalements de faits de pédophilie (attention, rien à voir avec l’intangible secret de la Confession) est bel et bien une manière de protéger et de reconnaître d’éventuelles victimes. Que l’opacité du cabinet médical s’entrouvre, fusse légèrement, participe aussi d’une forme de devoir médical quand il s’agit de prévenir et de protéger. Que le petit monde du pouvoir politique soit soumis à un contrôle strict de ses prérogatives et agissements, jusque-là entretenus "entre amis" est bel et bien une exigence démocratique légitime.

Mais comment ne pas ressentir aussi une forme de malaise quand les choses vont trop vite ou trop loin. Un monde qui se transformerait en tribunal permanent, un monde dans lequel le réseau deviendrait le procureur, un monde d’une glaçante transparence qui interdirait à tout un chacun d’entretenir son indispensable part d’ombre, celle qui peut aussi garantir aussi une forme de stabilité dans le "vivre ensemble". Je vous conseille ainsi d’aller voir ces prochaines heures deux magnifiques films qui, hasard du calendrier de l’actualité nous transportent magnifiquement dans ce questionnement.

"La vérité" et "Sainte famille"

Dans "La vérité" (c’est précisément le titre) la femme et l’actrice Catherine Deneuve seraient elles aussi lumineuses sans les indispensables petits arrangements avec la vérité, s’interroge le grand réalisateur japonais Kore Eida. Dans la "Sainte famille" (le film sort mercredi avec Léa Drucker, Laura Smet et Marthe Keller) le réalisateur Louis Do de Lencquesaing nous plonge au cœur de secrets de famille extrêmement douloureux parfois, mais qui précisément parce qu’ils sont "secrets" sont aussi le ciment de l’entité familiale. Question hautement d’actualité en cette période si sacrée de rassemblement familiaux !

Sur scène, dans une très belle pièce que vous pouvez voir au Théâtre Montparnasse intitulée "Rouge", Niels Arestrup qui interprète le grand peintre américain Rothko s’écrie soudain devant l’une de ses toiles en parodiant le philosophe Nietzsche : "heureusement qu’il y a parfois l’art, pour ne pas mourir de la Vérité". Alors oui, (et forcément il y aura un jour à nouveau des trains et des métros), prenez le temps encore d’aller dans un cinéma, dans un théâtre, dans un musée (autant d’endroits qui vous obligent le temps d’un instant à vous couper du monde pour entretenir le vôtre) car face à la vérité parfois si glaçante, face à la transparence parfois si encombrante, il est aussi plus que jamais vital d’entretenir aussi son petit jardin secret à soi.