Chloroquine : "Pas le début du commencement d'une preuve que c'est efficace" contre le Covid-19

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La chloroquine est l'un des traitements testés pour traiter le coronavirus. 7:03
La chloroquine est l'un des traitements testés pour traiter le coronavirus. © GERARD JULIEN / AFP
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Selon le chef du service de pharmacologie médicale du CHU de Bordeaux, Mathieu Molimard, aucune des recherches menées sur l'hydroxychloroquine n'a pu prouver son efficacité contre le coronavirus. Il est donc nécessaire de se concentrer sur d'autres molécules, au risque de perdre trop de temps. 
DÉCRYPTAGE

Son nom est désormais connu de tous : l'hydroxychloroquine. Le remède miracle mis en avant par le professeur Raoult, censé avoir un effet bénéfique sur les patients atteints de coronavirus. Depuis que l'épidémiologiste de Marseille en a vanté les mérites, les études se contredisent sans parvenir à définir si le médicament peut bel et bien guérir ces malades. Un doute qui, pour le professeur Mathieu Molimard, chef du service de pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux, est suffisant pour mettre fin à toutes les recherches à son sujet. "Pour l'instant, je n'ai pas le début du commencement d'une preuve que c'est efficace", assure-t-il. 

Invité de Patrick Cohen dimanche, celui qui est aussi membre du conseil d’administration de la Société Française de Pharmacologie et de Thérapeutique revient sur tous les éléments qui plaident contre l'utilisation de l'hydroxychloroquine. 

Pas d'effets constatés dès les premières phases de test

"Quand on développe un médicament il faut d'abord regarder ce que l'on sait de ce médicament. En ce qui concerne l'hydroxychloroquine, on sait que cela fonctionne in vitro pour beaucoup de virus comme la grippe, le chikungunya, le SARS-COV-1, la dingue, le VIH...", commence le neurologue. "In vitro", cela signifie qu'il s'agit de tests en laboratoire, dans des conditions artificielles créées pour les besoins de ces tests.

Mais au moment de passer à l'étape in vivo, c'est-à-dire de tester sur un organisme, un problème se pose : "Ça n'a jamais marché", explique Mathieu Molimard. Pire, "cela a aggravé l'état des patients, notamment ceux souffrant du chikungunya et du VIH. Cela a augmenté la croissance du virus".

En ce qui concerne le coronavirus, "lors de la première phase, (consacrée à l'observation in vitro) on a obtenu un feu orange. Lors de la phase 2, on donne le médicament à des patients et des placebos à d'autres, puis on observe un critère en particulier". En l'occurrence, "la décroissance du virus dans le nez". Et là, "le feu s'est révélé rouge", indique le spécialiste. 

Autrement dit, deux études réalisées l'une sur 30 patients, l'autre sur 150, ont donné des résultats négatifs. "Il n'y a pas de décroissance différente entre le groupe qui a reçu par tirage au sort l'hydroxychloroquine et le groupe qui n'en a pas reçu", tranche Mathieu Molimard."Dans ce cas, normalement on s'arrête", poursuit-il. "Il ne faut pas faire 150 études comme on est en train de le faire actuellement. Ça coûte des millions d'euros et nous perdons du temps.

 

L'absence de test comparatif avec du placebo

Enfin, Mathieu Molimard relève une autre entorse au protocole à respecter afin de vérifier l'efficacité d'un médicament sur une pathologie : l'absence de phase 3. Celle-ci correspond, encore une fois, à la prise du médicament par un groupe et du placebo par un autre. "On regarde ensuite si le médicament va faire évoluer des critères pertinents. La seule chose qui nous intéresse à la fin, c'est s'il va diminuer les hospitalisations, les réanimations, les décès", détaille le spécialiste. "Si c'est positif, on va pouvoir traiter tous les patients, on aura convaincu la communauté scientifique. Mais si c'est négatif, on arrête les frais, car on est déjà allés trop loin."

Dans le cas de l'hydroxychloroquine, "cette phase 3 n'a pas été faite", déplore Mathieu Molimard. Cela aurait pourtant permis d'établir un mois plus tôt si ce traitement marchait, selon lui.  Dans le cadre des études menées par le le professeur Didier Raoult, l'absence de groupe de patients "témoins", le groupe qui reçoit des placebos, a été pointée du doigt.

D'autres médicaments pourraient être efficaces

Sans compter que l'hydroxychloroquine n'est pas la seule option envisagée par les scientifiques. Quand on développe un médicament, il faut savoir faire le tri, mais surtout "ne pas perdre de temps", explique Mathieu Molimard. "On fonctionne par des 'go or no go' (y aller ou ne pas y aller). Il faut savoir s'arrêter le plus vite possible, car on a des dizaines de médicaments qui peuvent être donnés et qui peuvent potentiellement être efficaces contre le Covid-19. Si on pousse plus loin un médicament qui ne marche pas, on a gaspillé de l'argent, de l'énergie, des ressources et mis en danger des patients", ajoute-t-il encore, pointant du doigt ceux qui s'acharnent à démontrer l'efficacité de la chloroquine. 

Un rapport bénéfice-risque défavorable

Autre anomalie soulignée par le pharmacologue : l'hydroxychloroquine est un médicament qui rentre très doucement dans l'organisme. Cette caractéristique explique son efficacité dans le cas du lupus (maladie auto-immune), qui se soigne sur le long cours, mais remet en doute tout effet bénéfique dans le cas du coronavirus, qui doit être traité rapidement. D'autant que, "si on donnait une très forte dose en quelques jours à un patient, on le tuerait", ajoute Mathieu Molimard.

 

Selon lui, dire que l'hydroxychloroquine ne présente aucun risque parce que c'est un médicament administré pour d'autres affections que le Covid-19 n'a pas de sens. La balance bénéfice-risque d'un traitement ne s'évalue pas dans l'absolu, mais en fonction d'une maladie bien précise. "Le bénéfice-risque de l'hydroxychloroquine dans le cas du coronavirus est plutôt défavorable", conclut le spécialiste. 

Une administration imprudente

Même sans ces résultats essentiels, la chloroquine a été administrée. "On a grillé les étapes de sécurité élémentaire", affirme Mathieu Molimard, qui déplore que l'interdiction ait pu être contournée, le médicament étant déjà sur le marché pour une autre indication. Et ce n'est pas sans conséquence. À la différence du professeur Raoult qui a déclaré que l'hydroxychloroquine et l'azithromycine (anti-inflammatoire également recommandé par certains contre le coronavirus) étaient "les deux médicaments les moins dangereux au monde", le pneumologue met en garde : "Je ne connais pas le médicament le moins dangereux du monde car tous ont des risques."

 

Europe 1
Par Coline Vazquez