Le spleen des restaurateurs face à la crise : "Le suicide est passé dans ma tête, oui"

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Restaurant Coronavirus Crise 1:24
Certains restaurateurs arrivent à peine à atteindre 20 à 30% de leur chiffre d'affaire d'avant-crise. Photo d'illustration © BERTRAND GUAY / AFP
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Le manque à gagner dû au coronavirus et au confinement a précipité de nombreux restaurateurs dans la détresse, comme l'a constaté Europe 1. Et le déconfinement n'a pas vraiment arrangé les choses.
ENQUÊTE

Le cri d'alarme lancé par le chef Philippe Etchebest en mai, sur le suicide de deux restaurateurs, reste d'actualité : les professionnels de ce secteur durement touché par la crise du coronavirus rencontrent toujours d'immenses difficultés, alors que le déconfinement a débuté depuis maintenant un mois. Certains arrivent à peine à atteindre 20 à 30% de leur chiffre d'affaires d'avant-crise et sont plongés dans une profonde détresse. Europe 1 a enquêté sur le mal-être de toute une profession.

Et le désarroi n'est pas l'affaire de quelques chefs isolés : en Ile-de-France, dans le Grand-Est ou dans les Hauts-de-France, les professionnels que nous avons interrogés avouent se préparer à des drames humains. Un représentant de restaurateurs du Languedoc assure ainsi que chaque jour, il reçoit une dizaine d'appels de confrères anéantis par cette crise.

"Le suicide est passé dans ma tête, oui"

Pour ce professionnel, le pire pourrait arriver à l'automne, quand la saison sera passée. "J'en connais qui vont passer à l'acte", prévient-il. "Il y a des moments où j'ai l'impression que je n'ai plus la force de me battre", témoigne Gianni, un restaurateur italien à Paris. "Je me sens tout seul. Je ne le cache pas : le suicide est passé dans ma tête, oui. Vous savez, quand on parle, c'est toujours un soulagement, mais la personne qui passe à l'acte ne dit rien, mais le fait."

Le risque est pris au sérieux, avec la mise en place récente d'un numéro d'écoute par l'une des fédérations de professionnels. En appelant le 08.05.65.50.50, ouvert sept jours sur sept de 8 heures à 20 heures, les restaurateurs peuvent se confier à des psychologues.

" Je suis resté ici trois ans, sept jours sur sept, sans voir ma femme ni mes enfants "

Mais comment passe-t-on d'une crise économique à un drame humain ? Ce ne sont pas seulement des restaurants qui s'écroulent, mais des vies entières de sacrifices. "Je suis resté ici trois ans, du matin au soir, sept jours sur sept, sans voir ma femme ni mes enfants. J'étais là pour le faire vivre, c'était mon bébé", affirme Gianni à propos de son restaurant. "Vous imaginez tout l'argent que j'ai investi ici ? C'est ma vie."

La désillusion du déconfinement

Surmenés, les restaurateurs entraînent souvent tout un foyer dans la crise. Un chef strasbourgeois avait ainsi demandé à ses parents et à ses grands-parents de l'aider financièrement à monter son affaire. Aujourd'hui, s'il perd son établissement, c'est la maison familiale qui sera hypothéquée.

Pour beaucoup, la reprise permise par le déconfinement s'est transformée en désillusion. Bien sûr, il y a eu l'euphorie de la réouverture, car les restaurateurs s'étaient préparés et avaient investi dans le matériel, en misant sur les terrasses pour compenser le nombre de places limité à l'intérieur. Sauf que la météo s'en est mêlée et le mauvais temps a empêché les terrasses de se remplir. Un nouveau coup d'arrêt et une nouvelle épreuve qui a fait perdre espoir à beaucoup d'entre eux. "Je dois commencer à payer les loyers et la TVA, mon personnel n'a plus le chômage partiel. Si je n'ai pas le chiffre d'affaires qui va avec, il faut m'expliquer comment je vais faire", conclut Gianni.