Les liens mère-fille

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Antidote est une chronique de l'émission La vie devant soi
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Mercredi dans "La vie devant soi", Anne Cazaubon évoque les rapports entre mère et fille à travers un exemple de vie, dans un salon d'esthétique.

La sororité. Les petits, qui peut-être, jusqu’à la fin de leurs jours, resteront "les petits des grands" ou pas, s’ils le décident. L’autre jour, dans un salon esthétique, au milieu de dizaines de femmes qui attendent une pose de vernis, un brushing, un massage, débarquent une mère et sa fille de 18 ans et les liens qui vont avec.

Ni avec, ni sans toi, ces liens mère-fille sont marrants. Toujours est-il que sur le papier, c’est plutôt chouette une mère et sa fille qui vont ensemble dans ce lieu dédié aux femmes, dans ce lieu de sororité. La sororité, c’est cette fraternité entre femmes : plutôt que de vouloir y reconnaître une rivale, qui potentiellement pourra me piquer mon boulot, mon mari, je préfère y voir une sœur que je n’ai pas eue, une tante, une cousine.

C’est beau, parfois, de voir des femmes poser ce type de regards-là dans des cabines d’essayage, d’entendre un avis sincère, de sentir un regard bienveillant sur ce que l’on porte. Quand on a du mal à poser ce regard plein d’amour sur notre corps, franchement, quel que soit notre âge, ça fait du bien de sentir qu’on a des alliées. Parfois, c’est à nous d’aller chercher ce regard quand il ne vient pas.

Sortie de route. Alors oui, quand je vois cette mère et sa fille entrer dans cet institut, je me dis qu’elles ont de la chance de partager ce moment-là à deux. La mère, vient se faire faire les ongles de pieds, c’est le temps des sandales et des explosions de couleurs sur les orteils, et sa fille l’accompagne. "Ma chérie, si tu veux te faire faire les ongles de pieds, je te l’offre". Mais la fille a l’air terrorisé à l’idée de montrer ses petons. C’est visiblement son plus gros complexe. Elle ne laisse personne toucher ses pieds. Comme je vois que c’est un "sujet" pour elle, je la rassure, en lui disant que les dames qui travaillent ici sont très professionnelles, qu’elles prennent soin de nous.

Et c’est là que la mère nous gratifie de ce que j’appellerai "une petite sortie de route" : "Ah oui, mesdames, j’oubliais…si ça fait mal tant mieux, je paye pour ça !". À ce moment-là, la gérante du salon m’a regardé avec un air qui en disait long. Un air qui disait : il y a 2 races de femmes, les frappées et les sournoises. Oui, là, on s’éloignait de plus en plus de la sororité. Sur la lancée, se sentant pousser des ailes, la mère poursuivit de plus belle : "Et je vous ai 'déjà raconté comment ma fille, se mettait les pieds dans la bouche, comme elle était souple à l’époque' ?". Là, la fille de 18 ans l’a regardé avec des yeux qui hurlaient en silence.

Puis nos regards se sont croisés. Je me suis revue, saoulée, exaspérée. À ce moment-là, je lui ai envoyé comme je pouvais toute l’énergie dont elle allait avoir besoin, parce qu’elle n’était qu’au début de ce long chemin qu’est l’acceptation de ce qui est, de ce que l’on ne pourra pas changer, de la lignée de femme dont on est issue, de ce qu’elles ont toutes traversées pour, à un moment, nous donner la vie, et de tout ce dont il faudra ensuite se distancer, pour vivre sa propre vie.