Communication et guerre d'influence : comment la Chine veut réécrire l’histoire du coronavirus

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Xi Jinping et la Chine mènent une intense campagne de communication internationale.
Xi Jinping et la Chine mènent une intense campagne de communication internationale. © GREG BAKER / AFP
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La Chine s’est lancée dans une gigantesque opération de communication en France et dans le monde pour mettre en avant son système politique dans la gestion de la crise du coronavirus. Une véritable guerre d’influence, qui passe aussi bien par les réseaux sociaux que par des livraisons de matériel.
ANALYSE

Depuis plusieurs semaines, la Chine ne cesse de vanter sa gestion de la crise du coronavirus. Le pays, foyer d’une pandémie devenue mondiale, ne compte officiellement plus que quelques décès par jour et commence, progressivement, à redémarrer son activité. Le régime chinois, ragaillardi, s’est désormais lancé dans une vaste opération de communication à travers le monde, y compris en France, pour mettre en avant et vanter les mérites de son système politique.

"La réécriture de l’histoire est de montrer que la Chine est parvenue à maîtriser cette épidémie et qu’elle est aujourd’hui au chevet des puissances occidentales pour gérer cette crise. C’est une vision de l’histoire très partiale", analyse pour Europe 1 Marc Julienne, chercheur à l’IFRI (Institut français des relations internationales) et spécialiste de la Chine. Pour arriver à ses fins, Pékin n’hésite pas à propager des rumeurs et décrédibiliser tous ceux qui critiqueraient son action.

Une communication agressive sur les réseaux sociaux…

Cette opération de communication passe bien évidemment par les réseaux sociaux. En France, le compte Twitter de l’ambassade de Chine, créé en août 2019, a nettement intensifié son activité depuis le début de la crise du coronavirus. Ces dernières semaines, le responsable de la page s’emploie à décrédibiliser chaque personne qui exposerait une opinion négative envers Pékin. "Calomnier la Chine n’aidera pas à chasser le virus", écrit l’ambassade dans un post publié jeudi, au-dessus d’une vidéo en Français assurant que "certains médias et politiciens cherchent un bouc-émissaire".

"Cela passe par des manœuvres de désinformation et par le fait d'imposer les arguments de la Chine comme les seuls valables. Il y a la volonté de présenter les médias français comme partiaux vis-à-vis de la Chine", juge Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique et enseignant à Sciences Po, interrogé par Europe 1.

L’ambassade de Chine n’hésite pas non plus à adopter une communication agressive. "Elle attaque nommément des personnes qui publient des travaux sur la Chine. Elle like aussi des publications inacceptables, comme un tweet qui présentait il y a quelques semaines BFM et les 'médias fascistes français' comme des médias propageant la suprématie", déplore le chercheur, qui avait publié dans Le Monde une tribune critique du régime chinois. Lui-même n’a pas été directement nommé, mais le compte de l’ambassade de Chine a plusieurs fois fait référence à cette publication.

...et même sur le terrain

L’opération chinoise ne se limite pas à Internet. Pékin met régulièrement en avant l’aide qu’elle apporte dans le monde, en particulier dans les démocraties occidentales, comme l’envoi d’experts médicaux en Italie. "C’est une opération de communication qui cherche à faire oublier le début de la crise, avec cette aide médicale offerte partout à grand renfort de propagande dans les médias chinois, et même parfois occidentaux. C’est pour montrer une image responsable de la Chine, au chevet des autres puissances", dénonce Marc Julienne.

Quitte à, parfois, prendre des libertés avec la réalité : une partie de l’aide envoyée en Italie ne l’a pas été sous forme de don, comme Pékin l’a affirmé, mais résulte d’un achat effectué par le gouvernement de Giuseppe Conte. La Finlande a de son côté découvert que deux millions de masques achetés à la Chine étaient en fait… inadaptés à une utilisation à l’hôpital.

Et la France n’est pas épargnée. Trois étudiantes chinoises ont été interpellées mardi à Asnières-sur-Seine, en région parisienne, alors qu’elles distribuaient des "kits Covid" à des membres de la communauté chinoise. Ces jeunes femmes, qui ont été relâchées sans aucune poursuite, avaient été déposées sur place par une voiture de l’ambassade de Chine. Deux responsables d’associations chinoises avaient également été arrêtés dimanche dernier, avant d’être libérés.

Décrédibiliser les démocraties occidentales

L’offensive de Pékin a un but clair : défendre l’efficacité de son système politique, tout en égratignant celui des démocraties occidentales. "L’objectif des autorités chinoises est de confondre certains arguments en mettant en avant la confusion entre les sacrifices de la population chinoise et le système de gouvernance. L’objectif de la Chine est de dire que le système politique chinois serait plus à même que les démocraties à faire face à l’épidémie", soutient Antoine Bondaz.

Sauf que, encore une fois, le récit chinois est incomplet. "C’est oublier que l’Union européenne a envoyé [là-bas] 56 tonnes de matériel en février, dont 17 tonnes de la part de la France", rappelle Marc Julienne. Une communication qui a le don d’irriter de plus en plus de pays européens, y compris la France. La secrétaire d'État aux Affaires européennes, Amélie de Monchalin, a ainsi accusé la Chine "d'instrumentaliser" son aide. Des propos aussitôt qualifiés de "cyniques" par Pékin.

Des soupçons d’influence sur l’OMS

Autre objectif pour le gouvernement chinois : faire oublier les ratés de sa gestion de crise au début de la pandémie. "La Chine a pris en compte cette épidémie avec un mois de retard. Elle a fait taire les médecins qui ont tenté d’alerter les autorités", rappelle Marc Julienne, en référence à l’ophtalmologue Li Wenliang, ce lanceur d’alerte mort du coronavirus, devenu un héros pour nombre de Chinois.

Car la Chine, qui est accusée d'avoir largement sous-évalué son bilan (officiellement un peu plus de 3.300 morts), a effectivement tardé avant de prendre conscience de la gravité de la pandémie sur son sol. Elle est même soupçonnée d’avoir utilisé son influence, au début de la crise, sur l’Organisation mondiale de la santé. L’OMS avait qualifié le coronavirus "d’urgence de portée internationale" le 30 janvier, soit un mois après le signalement du premier cas par Pékin. Un article du Figaro, publié vendredi, accuse le directeur de l’OMS, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesu, "d’avoir repris sans aucune distance les éléments de langage du Parti communiste chinois".

Et Donald Trump lui-même a violemment chargé l’OMS ces derniers jours, la jugeant pro-Pékin et allant jusqu’à menacer de suspendre le financement américain. La guerre de communication entre les Etats-Unis et la Chine est déclarée.