"Les images du nouveau Palais de justice de Paris et de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en disent long sur notre monde"

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C'est du Clauss est une chronique de l'émission Europe 1 Week end
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Chaque samedi et dimanche, François Clauss se penche sur une actualité de la semaine écoulée. Aujourd'hui, le choc entre le nouveau Palais de justice et la ZAD.

Bonjour François.

Bonjour Lionel, bonjour à tous et toutes.

Je ne sais pas si vous avez été, Lionel, frappé comme moi par le choc de ces deux images que l'actualité de la semaine nous a offertes. C'était pratiquement au même moment lundi dernier. Paris, quartier des Batignolles, on inaugure un nouveau gratte-ciel, le nouveau Palais de Justice : 160 mètres de verre et d'acier qui s'élèvent dans le ciel, signé de l'architecte de Beaubourg, Renzo Piano.

A 400 kilomètres de là, 2.500 CRS et leurs bulldozers détruisent le gourbi, squat de bois face à 200 militants de la ZAD qui rêvaient d'un autre monde.

Oui, ces deux images en disent long, comme un raccourci, de cette France d'aujourd'hui. Elles m'ont renvoyé à la très belle série télé vue sur Arte : "Tripalium", série à peine futuriste, où, dans leurs buildings climatisés et aseptisés, vivent ceux qui ont du travail, séparés par un mur, des autres, sans travail, qui croupissent dans leurs bidonvilles.

Ces deux images m'ont renvoyé aussi au très beau roman "La tour abolie", dans lequel Gérard Mordillat nous dépeint ce monde où vivent tout là-haut dans les étages lumineux, les financiers, les DRH. Plus on descend dans l'ascenseur, plus on est déclassés, jusqu'aux parkings où s'entassent les oubliés, migrants d'Afrique et d'Europe de l'Est.

Oui, ces deux images, des Batignolles à Notre-Dame-des-Landes, nous renvoient à ce monde, celui dans lequel, pour dix milliards de dollars, l'Arabie Saoudite construit une tour de 1.001 mètres de haut, pour battre le record de son voisin de Dubaï, qui parade avec le gratte-ciel le plus haut du monde, la tour Califat, à 830 mètres d'altitude, avec 160 étages et ses 55 ascenseurs.

Rêve de grandeur vieux comme le monde, quand l'Amérique, meurtrie par ses deux tours de New-York détruites, découvre des millions de citoyens qui vivent dans leurs "tiny houses". Ces minuscules maisons mobiles, que l'on transporte derrière une camionnette. Elles sont apparues en 2003 à la Nouvelle-Orléans dévastée par le cyclone. Elles se sont multipliées après la crise des sub-primes en 2008. Elles arrivent en France pour ceux qui ont perdu leur travail et qui déplacent leur maison là où ils auraient une chance d'en retrouver. Elles arrivent en France aussi pour ceux qui rêvent d'un 25 mètres carrés équipés de panneaux solaires et d'un système de récupération des eaux de pluie. Elles arrivent pour ceux qui rêvent d'un autre monde. Plus proches de la nature, loin de la ville et de ses grandes tours.

Conquête du ciel, reconquête d'un autre monde. Et voilà que ressurgissent aussi les images des films hollywoodiens de notre enfance. Henry Fonda jeté sur les routes par la crise de 1929, dans "Les raisins de la colère". John Wayne, dans sa carriole et dans sa "Charge héroïque" pour la conquête de l'Ouest. Deux chefs-d'oeuvre du cinéma signés John Ford. C'était il y a 80 ans et on se dit que pas grand-chose n'a changé.

A défaut d'Ouest, zadistes de Notre-Dame des Landes et étudiants de Tolbiac, dans leurs "tiny houses", veulent conquérir un nouveau monde. Ce monde que dominent les financiers dans leurs tours, toujours plus hautes, de verre et d'acier.