Akira, le manga qui avait imaginé 2020

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Akira a été publié en manga de 1982 à 1990 et adapté en film d'animation en 1988. 5:35
Akira a été publié en manga de 1982 à 1990 et adapté en film d'animation en 1988. © DR
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L'année 2020, qui s'offre à nous, avait été imaginée au début des années 1980 dans le manga culte "Akira". Entre prédictions avérées et avertissements toujours pertinents, l'oeuvre de Katsuhiro Ōtomo reste terriblement actuelle.

Dans quelques jours, nous laisserons 2019 derrière nous pour passer en 2020. Impossible de savoir ce que nous réserve cette nouvelle année bien sûr, mais la science-fiction, elle, s'y est déjà projetée. Il y a plus de 30 ans, une oeuvre imaginait ce que serait le monde, précisément en cette période de transition entre 2019 et 2020. Cette œuvre, c’est Akira, un manga écrit et dessiné par Katsuhiro Ōtomo et publié au Japon de 1982 à 1990. Et, des Jeux olympiques de Tokyo aux révoltes impulsées par la jeunesse, Akira avait anticipé beaucoup de choses.

Un manga révolutionnaire

L’action d’Akira prend donc place en 2019-2020, à la bascule entre les deux années. On suit Kaneda, un jeune motard rebelle de Néo-Tokyo, une version de Tokyo reconstruite après la Troisième Guerre Mondiale, qui aurait eu lieu dans les années 1980. Kaneda va être confronté à Tetsuo, un ancien ami qui développe, à cause d'expériences de l’armée, des pouvoirs démesurés mettant en danger toute la ville. Quant à Akira, personnage qui donne son nom au manga, c’est un enfant. Un cobaye de l’armée, mutique mais capable, quand il se met en colère, de raser une ville entière, et auquel les survivants vouent un culte, entre adoration et peur de ses pouvoirs.

Akira a été édité dans les années 1980, la période dorée du manga, qui a vu éclore Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque, Olive et Tom… Mais contrairement à eux, Akira est un manga plus sombre, plus adulte. Ce qui ne l'a pas empêché de devenir très populaire très vite. Une popularité décuplée par l'adaptation en film d'animation réalisée en 1988 par Katsuhiro Ōtomo lui-même, un choc visuel et graphique révolutionnaire. "Que ce soit le manga ou le film, tout dans Akira a été fait à la main. Pourtant, ça n'a pas pris une ride, on est dans l'excellence artistique", estime Rémi Lopez, auteur du livre Le choc Akira, une révolution du manga, aux éditions Third.

JO contestés et jeunesse révoltée

Akira est une œuvre de science-fiction de type "cyberpunk", ce genre qui décrit des sociétés futuristes très avancées technologiquement mais socialement déchirées, à l'instar de Blade RunnerMatrix ou encore Ghost in the Shell, autre manga culte. Mais, alors que l'action d'Akira, comme celle de Blade Runner, se passe en 2019, Katsuhiro Ōtomo a opté pour un futur plus réaliste. Pas de voitures volantes, pas d'androïdes dans Akira. Hormis quelques avancées technologiques, la société de 2020 pensée par le mangaka ressemble beaucoup à notre époque. "Ōtomo faisait partie de la nouvelle vague du manga, il créait librement. C'est pour ça qu'Akira reste très pertinent aujourd'hui", selon Rémi Lopez.

De fait, il y beaucoup d’éléments de l’année 2020 dépeints dans Akira que l'on retrouve aujourd’hui. D’abord, les 30èmes Jeux Olympiques. Cet été, ils auront lieu à Tokyo et c’était déjà le cas dans Akira ! Et déjà, il y avait ce désamour des JO, vus comme un coût inutile plutôt que comme une fête. Le final du film se déroule d’ailleurs dans le stade olympique, qui finit complètement détruit dans les combats, ce qu’on peut lire comme une métaphore de ce rejet des projets sportifs coûteux.

Les Jeux olympiques de Tokyo 2020 occupent une place centrale dans l'intrigue d'Akira.

Et puis, il y a ce climat de tension entre les jeunes et un gouvernement corrompu qui aboutit à des affrontements dans les rues, à l’ombre des gratte-ciels, battes de baseball et masques d’un côté, canons à eau et chars de l’autre. La ressemblance avec les émeutes étudiantes à Hong Kong est frappante, particulièrement dans le film. Enfin, Akira aborde sur la fin le vieux rêve de fusion de l'homme et de la machine. Un rêve qui vire au cauchemar sous la plume d'Ōtomo et qui sonne comme un avertissement à l'heure où l'homme augmenté devient de plus en plus crédible.

Une critique du capitalisme virulent

Si l'on ajoute le fanatisme religieux et la peur de la guerre nucléaire, la lecture d'Akira est encore terriblement actuelle. Mais, plus que tout, il faut (re)lire ce manga car c’est une œuvre magistrale sur la jeunesse. Et plus précisément ce qu’il advient d’elle quand le lien avec les autorités, que ce soit le gouvernement, la police ou l’école, se dissout. Incompréhension, colère, révolte : Akira aborde avec une grande justesse des sujets coup-de-poing encore d'actualité aujourd'hui.

Akira est d'abord une oeuvre juste et poignante sur une jeunesse en perte de repères.

"L'essence d'Akira, c'est le thème de l'effondrement. Il y a une ambiance de fin d'époque, celle où l'homme se prend pour dieu, que ce soit dans la science, dans le commerce... Akira marque la fin de plusieurs fuites en avant : la dislocation de la famille, du tissu social, du lien entre les citoyens et les autorités", souligne Rémi Lopez. "Akira raconte en sous-texte comment le capitalisme le plus virulent détruit les structures traditionnelles. C'était une inquiétude forte dans le Japon des années 1980 et ça revient en force de nos jours un peu partout."

De Spielberg à Kanye West, l'influence XXL d'Akira

C’est un manga qui a fortement marqué son époque et qui a semé des graines. Beaucoup d’artistes se disent influencés par Akira. C’est le cas, par exemple, de Steven Spielberg, rien que ça. Dans son dernier film, Ready Player One, l’un des personnages principaux conduit la moto rouge profilée de Kaneda, l’un des héros d’Akira. Une moto devenue iconique grâce au film d'animation, car dans le manga elle n'existe pas. Mais, au fil du temps, elle est devenue le symbole le plus connu et le plus repris de l'oeuvre.

Les rappeurs aussi revendiquent l’influence d’Akira, à commencer par Kanye West. Il a publiquement affirmé que le film est sa "plus grande inspiration artistique". "Ce n’est pas seulement le plus grand film d’animation de l’histoire. Les thématiques qu’il aborde sont encore tellement pertinentes à notre époque", a-t-il écrit sur Twitter. Le clip de son hit Stronger reprend ainsi énormément d'éléments visuels tirés du film d'animation.

Une influence qu’on retrouve aussi en France, toujours dans le rap. Plusieurs rappeurs s'identifient dans leurs textes à Tetsuo, gamin abandonné, moqué et qui devient finalement l'être le plus puissant au monde avant de mourir. Le rappeur parisien Georgio, lui, a carrément consacré un titre au manga, sobrement nommé Akira, en reprenant l’identité sonore de la musique originale du film. Il n'était même pas né lors de la publication du manga et de la sortie du film, preuve qu'Akira traverse les époques et les générations.

Un manga atypique, jusque dans sa publication française

En France, Akira été publié, en fascicules, après la fin de la parution japonaise, de 1990 à 1992, par Glénat. Il s'agissait alors d'une édition colorisée, en réalité la version américaine du manga. Le succès de la série, dopé par le film sorti en France en 1991, pousse ensuite Glénat à publier une version cartonnée d'Akira, en 13 volumes, toujours en couleur.

Akira est publié par Glénat dans une édition noir et blanc grand format.

Il a fallu attendre 1999 pour que les lecteurs français découvrent Akira dans sa version originale : six volumes en noir et blanc et grand format. Enfin, depuis 2016, la version définitive est disponible, toujours en six tomes mais cette fois dans le sens de lecture japonais (14€95).