Dragon Ball Z, Olive et Tom, Nicky Larson… 30 ans après, pourquoi ces mangas sont-ils toujours aussi cultes ?

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Les mangas des années 80 ont marqué plusieurs générations d'enfants.
Les mangas des années 80 ont marqué plusieurs générations d'enfants. © DR / Montage Europe 1
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Europe 1 a pu rencontrer Hiroki Gotô, rédacteur en chef emblématique du magazine japonais "Weekly Shōnen Jump", dans lequel ont été publiés, entre autres, "Dragon Ball Z", "Olive et Tom", "Naruto", "One Piece". Il nous livre les secrets de fabrication d’un manga culte.
INTERVIEW

Son nom ne dira rien à personne, et pourtant Hiroki Gotô a bercé l’enfance et l’adolescence de dizaines de millions d’enfants dans le monde entier. Dans les années 1980, il était le rédacteur en chef du Weekly Shōnen Jump, LE magazine de référence au Japon pour la publication de mangas. C’est en partie grâce à lui que des œuvres aussi cultes que Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque, Nicky Larson et Olive et Tom ont vu le jour et infusé dans la culture populaire. Bref, un homme avec qui n’importe quel enfant des années 1980, 1990 et 2000 aurait envie de discuter de ses mangas favoris.

Ça tombe bien : Hiroki Gotô était de passage en France pour la Japan Expo afin de promouvoir ses mémoires fraîchement rédigés (JUMP - L'âge d'or du manga, éditions Kurokawa, 18,90 euros). Un trésor pour les fans que nous avons décortiqué avec son auteur, en quête des secrets des mangas qui ont façonné l’imaginaire de millions d’enfants devenus grands.

Goto

"Je n’avais pas senti le potentiel d’Olive et Tom"

Fan de baseball, Yôichi Takahashi s’est pris de passion pour le football après la Coupe du Monde en Argentine, en 1978. Deux ans plus tard, le jeune mangaka convertit sa passion en cases et en bulles avec son premier manga : Captain Tsubasa (appelé Olive et Tom chez nous). "J’ai pensé que ce serait difficile d’en faire un succès. Yôichi Takahashi y mettait beaucoup d’énergie. Dès qu’on voit le personnage principal, Olivier Atton, on se demande ce qui va lui arriver. Mais, à l’époque, je n’avais pas du tout senti le potentiel du manga", se rappelle Hiroki Gotô.

Et pourtant ! La rivalité entre le génial Olivier Atton, le gardien de but Thomas Price et le besogneux Mark Landers a connu par la suite un succès fulgurant, au Japon et surtout en Europe, notamment grâce au dessin animé, diffusé en France sur La Cinq puis dans le Club Dorothée sur TF1. Les remontées de terrain interminables balle au pied ont marqué toute une génération d’enfants et inspiré à beaucoup l’idée de se mettre eux aussi au foot, dont un certain Kylian Mbappé.

Olive

Ken le Survivant, un "héros qui a trop la classe !"

Ken le Survivant est le manga qui a véritablement fait passer le Weekly Shōnen Jump dans une autre dimension, en 1983. L’histoire de Kenshiro, un spécialiste des arts martiaux qui va d’adversaire en adversaire dans un monde post-apocalyptique. "Quand j’ai lu le premier chapitre, je me suis dit que ça allait cartonner. Tout simplement parce Ken est un héros qui a vraiment trop la classe !", lance Hiroki Gotô en riant. L’explication est simple mais c’est la base de tout manga pour ados à succès : forger un héros charismatique et fort, un modèle que les jeunes admirent et ont envie de suivre.

Ken le Survivant a défini les codes modernes du genre dit du "nekketsu" ("sang bouillant", en français), ces mangas dans lequel un héros doit sans cesse aller jusqu’au bout de lui-même pour vaincre les ennemis qui le bloquent dans sa quête. Un genre que magnifieront par la suite Dragon Ball, One Piece, Naruto, etc. même s’ils ne pousseront plus aussi loin le curseur de la violence.

KochiKame, le manga culte que la France ne connaît pas

Si vous trouvez les 92 volumes de One Piece impressionnants, vous n’êtes pas prêt à découvrir Kochira Katsushika-ku Kameari kōen-mae hashutsujo ("Ici la station de police devant le parc de Kameari de l'arrondissement de Katsushika"). En plus de détenir le record du titre de manga le plus long, "KochiKame" est surtout l’œuvre la plus longue, avec… 200 tomes publiés entre 1976 et 2016 !

Véritable monument littéraire au Japon, ce manga comico-policier n'a pourtant jamais été traduit en France. Sans doute parce que l’histoire est justement "trop japonaise". "Dragon Ball se passe dans un monde imaginaire et dans l’espace. Tout le monde est sur un pied d’égalité pour l’aborder et ça le rend universel", souligne Hiroki Goto dans ses mémoires. "Alors que KochiKame est un manga comique bourré de références qui ont peu de chance d’intéresser des gens qui ne connaissent pas la banlieue de Tokyo."

Dragon Ball, une "surprise d’année en année"

Au début des années 1980, Akira Toriyama était un auteur inamovible du Jump avec le succès du manga humoristique Dr. Slump. Mais, au bout de quatre ans, "il n’en pouvait plus de dessiner ce manga, ça ne lui convenait plus". La rédaction du Jump lui a donc proposé un marché : s’il était capable d’enchaîner tout de suite avec un autre manga, Toriyama pouvait arrêter Dr. Slump. Et ça a donné Dragon Ball, sans doute l’œuvre la plus connue de la culture japonaise - notamment grâce à l'anime et ses génériques qui restent en tête, mais aussi une surprise pour Hiroki Gotô.

"Le premier chapitre promet une histoire d’aventure intéressante mais assez légère, il ne se passe pas grand-chose de dramatique. C’est presque guilleret !", estime-t-il. "Je n’avais pas idée à quel point la série allait se transformer par la suite, ce fut une surprise d’année en année." Dans ses mémoires, Hiroki Gotô explicite sa pensée sur Dragon Ball. Selon lui, le succès du manga tient autant à ses héros (notamment la rivalité amicale entre Goku et Vegeta) qu’à ses méchants. Piccolo, Freezer, Cell puis Boo représentent chacun une facette différente du Mal, de la volonté de conquête à la destruction nihiliste. "L’imagination de Toriyama pour représenter le Mal a dépassé tout ce qui se faisait jusqu’alors", admire encore Hiroki Gotô.

Nicky Larson, "j’étais sûr que ça marcherait"

Le Jump a toujours mélangé séries fantastiques et mangas plus ancrés dans le réel, œuvres dramatiques et histoires comiques. City Hunter, transformé en Nicky Larson à la télévision en France, appartient à la deuxième catégorie. Ce manga, paru à partir de 1986, met en scène les enquêtes de Nicky Larson, un nettoyeur, aidé par sa partenaire Laura. Un duo à la fois sexy et très drôle qui a immédiatement séduit la direction du Jump.

"Tsukasa Hōjō avait déjà dessiné Cat’s Eyes pour nous et ça avait très bien marché. C’est quelqu’un qui dessine très bien, avec un vrai sens de la narration. En lisant le premier chapitre de City Hunter, je voyais bien où il voulait aller, c’était très facile à lire. Je n’avais aucune crainte, j’étais sûr que ça marcherait", se souvient Hiroki Gotô. Une vision prémonitoire puisque City Hunter fut un des dessins animés les plus populaires en France dans les années 1980.

Les Chevaliers du Zodiaque, "conçu pour être un hit"

Lancé le même mois que City Hunter, Saint Seiya (aussi appelé Les Chevaliers du Zodiaque) en est l’exact opposé en termes de style. Le manga raconte la quête des cinq chevaliers d’Athéna pour protéger la Terre des forces du Mal. Une histoire dramatique mais prenante qui aurait pu ne jamais voir le jour. "Masami Kurumada était un auteur phare du Jump grâce à Ring ni kakero, un manga de boxe. Mais quand la série s’est arrêtée, il a enchaîné les échecs", resitue Hiroki Gotô.

SaintSeiya

Le mangaka a alors complètement revu sa façon de travailler. "Quand il nous a apporté le premier chapitre des Chevaliers du Zodiaque, il nous a dit : 'J’ai bien réfléchi et ce manga, je l’ai conçu pour qu’il soit un hit'", se rappelle l’ancien rédacteur en chef. En revisitant la mythologie grecque, Saint Seiya s’est offert le statut d’œuvre iconoclaste et novatrice. En sont restées les armures de bronze puis d’or des chevaliers, notamment revêtues par le rappeur Orelsan dans le clip de son tube Ils sont cools.

Fan de One Piece au début et de Naruto… à la fin

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Hiroki Goto ne lisait pas de mangas avant d’entrer au Weekly Shōnen Jump. Il cherchait simplement un boulot d’éditeur mais il s’est pris de passion pour les œuvres qu’il a vu passer pendant 25 ans à différents postes. Nous lui avons donc demandé son avis sur deux séries phares du Jump parues après son départ : One Piece et Naruto.

"Dès le premier chapitre de One Piece, j’ai su que ce serait un grand manga. Le début est passionnant. Eiichirō Oda arrive parfaitement à donner vie à cette bande de pirates attachants", applaudit Hiroki Gotô. "En revanche, j’ai un peu lâché à partir du tome 30, l’histoire ne m’intéressait plus trop. La meilleure partie, c’est quand Luffy se cherche des nouveaux amis."

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Tout l’inverse de Naruto. "Je trouvais le début pas très clair, la narration n’était pas très fluide. En plus, il y a plein de personnages qui se cachent avec des masques, j’avais du mal à reconnaître qui était qui", explique Hiroki Gotô. "Et puis, plus on avance, plus on voit où Masashi Kishimoto veut en venir. Naruto, c’est une histoire de revanche. C’est un ressort scénaristique très classique mais qui fonctionne très bien ici. C’était le meilleur angle pour raconter cette aventure."

Amitié, effort, victoire : la recette du succès du Jump

Après avoir atteint un pic de ventes en 1994 avec un tirage à 6,53 millions d’exemplaires, le Jump a décliné dans un contexte de crise de la presse papier. L’an dernier, pour fêter ses 50 ans, le magazine a dû se contenter de deux millions d’exemplaires vendus chaque semaine. Un score toujours impressionnant malgré tout, qui souligne la longévité exceptionnelle du Jump. "Nous avons réalisé des œuvres pensées dès le départ pour les lecteurs. On regarde ce qui intéresse les jeunes, ce qui les préoccupe. Beaucoup se disent : 'je suis nul en sport… ça ne va pas à l’école…'. Notre but, c’était de les aider à travers nos mangas", avance Hiroki Gotô.

Jump2

Pour lui, la recette n’a pas changé d’un iota en 50 ans et elle doit rester intacte. "On s’est appuyé sur trois mots-clés qui sont devenus les piliers du Jump : l’amitié, l’effort et la victoire. Ce n’est pas tant un secret de fabrication qu’une volonté de construire un magazine avec des valeurs essentielles et surtout, je crois, intemporelles et universelles", estime-t-il. À 74 ans, Hiroki Gotô est désormais un paisible retraité, à peine troublé de savoir qu’il a influencé la vie de millions d’enfants dans le monde. "Ça me rend extrêmement heureux", se contente-t-il de dire en guise de mot de la fin.