Bande dessinée : l’irrésistible percée du "manfra", le manga francophone

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Alors que les ventes de mangas tirent en 2018 le marché français de la bande dessinée vers le haut, de plus en plus d'auteurs francophones s'imposent dans ce genre nippon, comme l'ont expliqué vendredi les invités de Raphaëlle Duchemin dans "La France bouge" sur Europe 1.
LA FRANCE BOUGE

Trente ans après son arrivé sur les rayons de nos libraires, le manga affiche une forme éclatante. En 2018, il a représenté 38% du marché français de la bande dessinée, soit une progression de 11% par rapport à 2017, selon les chiffres de l’institut Gfk. Autre preuve de ce succès, c'est la dessinatrice japonaise Rumiko Takahashi qui a décroché cette année le Grand Prix d'Angoulême.

En 1991, lorsque Glénat se risque à publier dans l'Hexagone Akira, premier ouvrage du genre à paraître en France, la maison d'édition imagine s'adresser d'abord à un lectorat de niche. "Au départ, Jacques Glénat était parti au Japon pour proposer ses titres et, en arrivant là-bas, il a découvert le foisonnement de cette littérature", explique au micro de Raphaëlle Duchemin, dans La France bouge, Benoit Huot, responsable éditorial manga chez les éditions Glénat.

Il faudra un an pour négocier l'autorisation de publication avec les Japonais, et encore deux pour adapter l'ouvrage au marché français. "La première édition d'Akira, tel qu'il a été présenté, est en version couleur, en format cartonné, c'est-à-dire une version assez proche des formats bande dessinée de l'époque mais cela constitue déjà une révolution par rapport à ce qui était déjà implanté."

>> De 13h à 14h, La France bouge avec Raphaëlle Duchemin sur Europe 1. Retrouvez le replay de l’émission ici

Un phénomène culturel qui a déteint sur toute une génération de créateurs

Le lectorat français n'est pas tout à fait étranger au genre. Il a pu l'appréhender via le petit écran, d'abord à la fin des années 1970 avec certains animés made in Japan comme Goldorak et plus tard encore avec le succès de Dragon Ball Z diffusé par le Club Dorothée sur TF1. De quoi donner un formidable coup de pousse au manga papier. "Au fur et à mesure de la démocratisation du manga en France, le lectorat a voulu quelque chose de plus proche de la version japonaise, et il a découvert qu'il s'agissait plutôt de formats poche, en noir et blanc, avec un sens de lecture de droite à gauche, et donc a demandé ce genre d'ouvrage", poursuit Benoit Huot.

L'incroyable succès rencontré par ce pan de la littérature nippone au pays de René Goscinny et Jean Giraud  - la France est devenue en 2010 le deuxième plus gros consommateur mondial de mangas - a fini par infuser chez les créateurs français. Au début des années 2000, émerge ainsi le "manfra", néologisme formé à partir de "manga" et "France", qui désigne une production francophone inspirée des créations nippones. "Le manga est arrivé en France il y a une trentaine d'années et les auteurs ont eu le temps d'affiner leur style, de développer leurs compétences, ce qui fait que maintenant nous avons des auteurs de manga de création qui peuvent faire jeu égal avec des auteurs japonais", assure Benoît Hulot.

Une gestation souvent plus lente, mais un rendu identique

Mais le secteur est encore fragile. Sur 150 titres de mangas vendus par an chez Glénat, seuls une dizaine sont écrits par des auteurs francophones. Il faut dire aussi que la production japonaise est une machine bien huilée qui tourne depuis des décennies à un rythme effréné. Les mangakas, comme on appelle les auteurs de mangas japonais, publient presque tous leurs histoires dans des périodiques, avant l'édition en volumes, ce qui les contraint à créer plus vite. La plupart travaillent également en studio, avec des assistants. Mais d'un point de vue strictement formel, les différences sont devenues inexistantes.

"La production est différente mais la création est la même, l'envie des auteurs de raconter des histoires est la même", assure à Europe 1 Sourya Sihachakr, auteur du manga français Talli, Fille de la Lune. Certains puristes vont ainsi jusqu’à reproduire le sens de lecture japonais, se fondant parfaitement dans le modèle original. "C'est qu'ils ont l'objectif d'être édités au Japon", estime le jeune auteur qui, de son côté, a préféré conservé un sens de lecture à l'occidental, plus naturel selon lui à la phrase française, et donc plus apte à traduire le dynamique d'un récit écrit en français. "Pour moi, le manga est d'abord une plateforme pour raconter des histoires."

"À partir du moment où l'on propose des histoires qui nous intéressent avec un traitement qualitatif équivalent de ce qui est produit au Japon, on aurait tort de leur fermer la porte" abonde le responsable manga des éditions Glénat. "Ce que cherche le lecteur quand il achète un ouvrage, c'est d'abord d'avoir une bonne histoire."

Europe 1
Par Romain David