Mort de Clément Méric : cinq ans après, deux versions de la rixe devant les assises

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Les militants d'extrême gauche dont faisait partie Clément Méric ont créé un "Comité pour Clément" (photo d'archives). © PASCAL PAVANI / AFP
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Trois skinheads comparaissent à partir de mardi pour répondre des coups portés au jeune étudiant antifasciste, tué dans une bagarre en plein Paris en 2013. Les récits des deux camps diffèrent, sur fond de violences identitaires.

Son nom est devenu symbole de l'engagement antifasciste en quelques jours. Le 5 juin 2013, Clément Méric, 18 ans, était tué dans une rixe entre skinheads et militants d'extrême gauche, en plein Paris. Bagarre qui aurait dérapé pour les premiers, meurtre politique pour les seconds : l'affrontement fait depuis l'objet de deux récits divergents, sur fond de violences identitaires. Cinq ans plus tard, Esteban Morillo et Samuel Dufour, deux des "skins" comparaissent aux assises pour violences "ayant entraîné la mort sans intention de la donner", à partir de mardi. Un troisième, Alexandre Eyraud, est poursuivi pour violences aggravées. Ils encourent respectivement vingt et cinq ans de prison.

Que s'est-il passé ?

Les récits s'accordent sur l'atmosphère électrique de la rencontre. Ce jour-là,vers 18 heures, "skins" et "antifas" se retrouvent à la même vente privée de vêtements, dans une boutique du quartier de Saint-Lazare, à Paris. La marque à l'honneur, Fred Perry, est aussi prisée des uns que des autres. Clément Méric n'est pas encore là. Esteban Morillo non plus. Les jeunes se repèrent, se toisent, s'invectivent. Les skinheads appellent des renforts, dont Morillo. Méric rejoint les militants de l'Action antifasciste Paris-Banlieue, à qui un vigile recommande de partir pour éviter tout affrontement physique. Mais ces derniers restent dans la rue, à proximité du magasin. Le vigile demande alors aux skinheads de sortir par la droite, pour éviter que les deux clans ne se rencontrent. Ils choisissent de partir à gauche.

Quarante minutes après les premiers échanges de regards entre les deux camps, la rixe éclate au pied de l'église voisine Saint-Louis d'Antin, en face du centre commercial Citadium. Elle ne dure que quelques secondes. Frappé à deux reprises par Esteban Morillo, Clément Méric s'écroule. "Il a commencé à convulser. Il avait une grosse bosse derrière la tête et son visage était en sang", témoigne sur Europe 1 une jeune femme qui a assisté à la scène. Transporté à l'hôpital, l'étudiant de 18 ans est déclaré mort le lendemain.

Lequel des deux clans a initié l'affrontement ?

Les deux semaines de procès devront l'éclaircir. Car tandis que les "antifas" dénoncent un "assassinat politique", les accusés invoquent, eux, la légitime défense.  Les rixes ne sont pas rares entre ces groupes ennemis mais peu aboutissent à une mort. En 2013, celle de Clément Méric fait ressortir le spectre des violences de l'extrême droite, dont les rangs s'étoffent à la faveur des manifestations contre le mariage homosexuel. Le gouvernement promet de punir les "assassins" et dissout plusieurs groupuscules identitaires, dont étaient proches certains des jeunes impliqués dans la bagarre. C'est notamment le cas du mouvement Troisième voie et de son service d'ordre, les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), dirigées par Serge Ayoub.

Pourtant, au terme de près de trois ans d'enquête, les juges semblent écarter l'hypothèse de la seule responsabilité d'une mouvance d'extrême droite hyper-violente. Ils concluent à une rencontre imprévue qui a dégénéré, écartant l'intention de tuer chez les principaux mis en cause. Des témoignages font état de réflexions provocantes de part et d'autre le jour des faits. "Les nazis viennent faire leurs courses", aurait par exemple lancé un "antifa" aux "skins" abordant des tee-shirts "White power" ou "100 % pure race". Dans la rue, chaque camp s'accuse d'avoir frappé le premier.

Selon tous les témoignages recueillis par les enquêteurs auprès de ses proches, enseignants ou voisins, Clément Méric, étudiant à Sciences Po, était certes déterminé dans ses combats politiques, mais pas violent. Dans les rangs de l'Action antifasciste, qui a créé un "Comité pour Clément", on redoute auprès de l'AFP une "dépolitisation" : "c'est un meurtre politique, pas une bagarre entre bandes. Si le procès doit avoir un moment de vérité, c'est ça". Dans le camp d'en face, le destin de la victime n'émeut guère. "On en a fait un gentil martyr, alors qu'il faisait partie d'un groupe qui décrète que certaines personnes sont des fascistes et doivent être éliminées de la société", estime Serge Ayoub. "Il cherchait la confrontation, et il l'a payé."

Les accusés étaient-ils armés ?

C'est l'autre point d'interrogation qui demeure à l'approche de l'audience : Esteban Morillo et Samuel Dufour ont-ils fait usage de poings américains, laissant supposer une intention d'en découdre ? Certains témoins affirment avoir vu le premier en possession d'une arme de ce type, d'autres disent le contraire. Morillo nie, mais affirme que Dufour frappait les antifas à l'aide d'un poing américain. Une affirmation qui semble confirmée par des SMS retrouvés par les enquêteurs dans le téléphone de Dufour : "j'ai frappé avec ton poing américain", "on les a défoncés".

Sur ce point, les expertises médicales se contredisent. Selon l'une d'elles, les blessures constatées chez les antifascistes, dont Clément Méric, "ne sont pas évocatrices et en faveur de coups portés avec un 'poing américain'". Mais "un complément d'expertise, versé au dossier en novembre 2015 n'exclut pas l'utilisation d'un objet pouvant servir d'arme compte tenu de la forme de l'ecchymose" au visage de Clément Méric.

Un faux-départ à l'audience

Le procès a commencé avec une demi-journée de retard, mardi, après que l'un des accusés a été retenu par la police pour des vérifications. N'entendant pas commencer les débats sans lui, la présidente a brièvement suspendu les débats. Ceux-ci ont démarré en début d'après-midi.