Enfants de djihadistes en Syrie : des "traitements inhumains" en questions

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Plusieurs milliers d'enfants de djihadistes sont toujours présents en Syrie et en Irak.
Plusieurs milliers d'enfants de djihadistes sont toujours présents en Syrie et en Irak. © Delil souleiman / AFP
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Le gouvernement a été sommé par le Défenseur des droits de venir en aide aux enfants de djihadistes retenus en Syrie. Malgré les critiques, les autorités n'envisagent pas pour le moment de rapatriement collectif.
ON DÉCRYPTE

Le sort des enfants de djihadistes continue de susciter la polémique. Depuis plusieurs mois, des familles et des associations alertent sur les conditions dans lesquelles ces enfants, estimés à plusieurs centaines, sont retenus en Syrie. Le Défenseur des droits s'est à son tour immiscé dans le débat en appelant le gouvernement à faire cesser les "traitements inhumains" qu'ils subissent. "L'État français doit adopter des mesures effectives permettant de faire cesser les traitements inhumains et dégradants subis par les enfants et leur mère dans ces camps et de mettre fin aux atteintes aux droits et à l'intérêt supérieur de l'enfant", a estimé Jacques Toubon, dans un avis sans concession rendu public mercredi.

Mais le gouvernement, qui a un temps envisagé un rapatriement collectif des djihadistes et de leurs familles, procèdent désormais au cas par cas. Europe 1 fait le point sur cette situation qui soulève de nombreuses interrogations.

Combien d'enfants sont concernés ?

Selon les dernières estimations des autorités françaises, environ 500 enfants de djihadistes français sont présents en Syrie et en Irak. Mais le sort de plusieurs centaines d'entre eux reste incertain. Le secrétaire d'État à l'Intérieur Laurent Nunez a ainsi avoué, fin mars sur France 2, que le gouvernement "ne sait pas très bien où sont" 200 à 300 enfants. Le secrétaire d'État a également précisé que sur ces 500 enfants, 350 sont partis avec leurs parents, et environ 150 sont nés dans la zone irako-syrienne. Depuis 2016, quelque 90 enfants ont été rapatriés sur le territoire français, selon une enquête menée par Europe 1.

Que sait-on de leurs conditions de détention ?

Depuis plusieurs mois, des familles et des ONG tirent la sonnette d'alarme. Face au silence du gouvernement, des familles d'enfants de djihadistes retenus dans des camps en Syrie ont plaidé leur cause devant François Hollande. Devant l'ancien président de la République, ils ont décrit les conditions "abominables" des camps, surpeuplés, en proie aux maladies et à la malnutrition. "Dans son dernier message, elle nous a dit : 'j'ai peur'", a par exemple raconté un père, qui n'avait plus de nouvelles de sa fille et de ses petites-filles depuis plusieurs semaines.

Certains enfants seraient même blessés, selon d'autres témoignages. La tante d'une orpheline a ainsi reconnu sa nièce sur les images d'un journaliste de la BBC. "Aux dernières nouvelles, ma nièce aurait été prise en charge par une femme. Elle est blessée au bras et à la jambe, elle a été brûlée" mais "on n'a pas de nouvelles directes", a raconté cette femme, devant François Hollande. Lors de cette rencontre, l'ancien président a plaidé pour un rapatriement "le plus rapidement possible" de tous les orphelins retenus en Syrie et pour un retour "au cas par cas" des mères accompagnées de leurs enfants. 

Quelle est la position de la France ?

A l'heure actuelle, le gouvernement se refuse à tout rapatriement collectif des djihadistes et de leurs familles. Les autorités ont pourtant fortement envisagé cette possibilité. Selon des documents révélés par Libération début avril, le renseignement intérieur a établi une "liste d'une incroyable précision", compilant les identités, dates de naissance, lieu de détention ou encore le temps passé sur la zone irako-syrienne. Ce plan n'a toutefois pas été mis en œuvre. La France n'envisage pas de "rapatriement collectif" même si cette "hypothèse" a un temps été étudiée, avait réagi le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner, le 5 avril après ces révélations, sans donner plus de détails.

Le gouvernement ne procède jusqu'à présent au rapatriement des enfants qu'au "cas par cas". Cinq orphelins sont ainsi revenus le 15 mars et une fillette de trois ans le 27 mars, dont la mère a été condamnée à la perpétuité en Irak. Depuis un an, plusieurs familles ont attaqué en justice la décision du gouvernement afin de contraindre l'État à rapatrier ses ressortissants, jusqu'ici sans succès. Le Conseil d'État a rejeté plusieurs requêtes fin avril, estimant que la question du rapatriement des enfants djihadistes relève de la diplomatie française. L'affaire a été portée devant la Cour européenne des droits de l'homme, qui ne rendra sa décision que d'ici plusieurs mois.  

Comment ces enfants sont-ils pris en charge à leur retour ?

Depuis 2016, quelque 90 enfants ont été rapatriés en France, selon une enquête menée par Europe 1. La plupart d'entre eux sont pris en charge à leur arrivée à l'aéroport de Roissy, à Paris. Les enfants passent, dès leur sortie de l'avion, sous la houlette de l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Une enquête est alors menée pour déterminer à qui confier ces enfants, souvent leur famille proche restée en France.

"La question qui se pose est ce qu'ils ont vécu entre leur départ et leur retour, ce qui a pu se passer, qui entraîne des traumatismes et des cauchemars", explique Thierry Baranger, président du tribunal pour enfants de Bobigny. Vient ensuite le temps, plus long, de la réinsertion. En moyenne, les enfants de retour de Syrie ou d'Irak sont scolarisés au bout de six mois, le temps de préparer leur retour en collectivité. 

Un débat qui divise toute l'Europe. Le retour des enfants de djihadistes divise les pays européens. Le Kosovo a accepté à la fin du mois d'avril de rapatrier de Syrie 110 personnes, essentiellement des femmes qui avaient suivi leurs compagnons enrôlés dans les rangs des djihadistes et leurs enfants, ainsi que quatre combattants. La Russie s'évertue, de longue date, à procéder au retour de ces enfants. Début février, 27 enfants âgés de 4 à 13 ans, dont les mères sont détenues dans des prisons irakiennes, ont débarqué près de Moscou, suivis fin mars de trois orphelins en bas âge.

Chez nos voisins, la politique gouvernementale est également critiquée. L'Allemagne a rapatrié plusieurs enfants en provenance d'Irak, mais des familles ont protesté fin avril pour réclamer le retour de ceux détenus en Syrie. Selon les autorités kurdes, plusieurs milliers d'enfants étrangers sont présents dans la zone irako-syrienne.