"C'était un de mes modèles" : à Houston, George Floyd raconté par les habitants de son quartier

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à Houston quartier de George Floyd / Xavier Yvon Europe 1 3:15
Les habitants du "Third Ward", quartier d'Houston où a vécu George Floyd, veulent faire changer les choses. © Xavier Yvon / Europe 1
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Un cercueil doré et des milliers de personnes qui affluent pour deux jours d’hommage : George Floyd, africain-américain de 46 ans mort étouffé sous le genou d’un policier, a été enterré en début de semaine à Houston, au Texas. Notre correspondant Xavier Yvon était sur place. Il nous emmène à la découverte du quartier et des proches de celui qui est devenu un symbole des inégalités aux Etats-Unis et dans le monde.
REPORTAGE

>> Enterré en début de semaine, George Floyd est mort à Minneapolis; il était né en Caroline du Nord, mais c’est à Houston au Texas qu’il avait grandi et passé la majeure partie de son existence. C’était "chez lui", et Europe 1 vous propose donc de plonger dans sa vie et son quartier, qui en disent tant sur la situation des Afro-américains aux Etats-Unis. Suivons notre correspondant Xavier Yvon dans les rues du Third Ward, le 3e quartier, celui de George Floyd, pour comprendre pourquoi ce dernier a pris cette dimension symbolique des inégalités raciales.

Le "Third Ward", quartier de George Floyd

Le Third Ward est le quartier noir historique de Houston qui a vu naître notamment la chanteuse Beyoncé. George Floyd, lui, s’est installé petit avec sa mère dans une des poches de pauvreté du 3rd Ward, les Cuney Homes. Je vais d'abord vous emmener devant une supérette, qui est le point de ralliement des habitants du coin, le Scott Food Mart, un bâtiment décati posé sur un carrefour à coté de maisons en bois qui n'ont parfois pas l'eau ni l'électricité.

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© Xavier Yvon/Europe 1

On vient y acheter un soda ou une glace pour affronter la chaleur étouffante du sud-Texas. Des petits groupes se retrouvent à l’ombre des arbres pour écouter de la musique, on joue des liasses de dollars à coups de dés sur une table improvisée en carton. L'un des murs de la supérette est un mémorial :  les habitants qui meurent ont leur nom inscrit sur une brique. "C'est un endroit pour se recueillir, notamment pour ceux qui n’ont pas les moyens d’aller au cimetière", explique Kim, à l’origine de cette sorte de monument aux morts, qu’on appelle ici "the Wall", le Mur. S’il y a un cœur dessiné à coté d’un nom, c’est pour une mort par armes à feu, mais il y a aussi des accidents et des morts naturelles.

Le nom de George Floyd a été ajouté sur le mur d’à coté qui était vide : une grande fresque a été dessinée sur toute la hauteur, avec le visage désormais connu de George Floyd, sur fond bleu, avec des ailes d’anges, et son surnom en grosses lettres : "Big Floyd", élevé dans le 3rd Ward. Il y a des fleurs, des ballons et on vient se prendre en photo...

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© Xavier Yvon/Europe 1

Des enfances dans des familles monoparentales et sous le seuil de pauvreté

Les habitants présents me racontent que le petit restaurant de burgers tenu par la mère de George Floyd était juste en face. Elle était une figure du quartier, décédée il y a deux ans - son nom est d’ailleurs écrit sur l'une des briques.

"Elle nous a élevés", explique Eddy Barlow, un ami de George Floyd et de son petit frère. "La famille de George Floyd était comme un village pour nous tous, parce que sa mère avait un restaurant. Elle nous donnait à manger quand on venait chez elle, était toujours en train de cuisiner. 'Entrez, je vais vous nourrir'...", se souvient-il. "Si tu ne savais pas où aller, où poser ta tête la nuit, tu pouvais dormir chez Miss Cissy, comme on l’appelait. Sa maman était toujours joyeuse, généreuse, pleine d’amour. Et George, il était pareil dans sa mentalité, son état d’esprit, grâce à sa mère."

69 % des familles ici vivent sous le seuil de pauvreté, et c’était le cas de la famille Floyd. "99% des gamins ici grandissent dans une famille monoparentale, et si la maman travaille toute la journée pour mettre à manger sur la table, elle peut pas s’occuper de ses enfants", raconte Eddy. "Et s’il n’y a pas de programmes, pas d’opportunités... Ils font quoi ? La même chose que les copains, la drogue, essayer de vendre de la drogue pour avoir un peu d’argent et aider maman à payer les factures".

"Les gens au pouvoir ils viennent pas dans ces endroits, ils savent pas ce que c’est que de grandir ici, de vivre avec les coups de feu, de ne pas avoir assez à manger...", ajoute Xavier. "J’ai pas eu une bonne éducation moi... Ils savent pas ce que c’est que d’avoir tout le temps le dos au mur". 

 

Eddy m’a servi de guide dans le quartier : il est très respecté. C’est le coach de l’équipe de basket du lycée voisin, un grand type athlétique, crâne rasé, barbe et large sourire. Je l’ai rencontré sur le terrain de basket du quartier avec ses paniers rouillés, posé au milieu des immeubles en briques à 2 étages, les HLM où George Floyd a grandi, et son nom est désormais écrit à la peinture sous les paniers rouillés. Il a fait ses premiers dribbles ici jusqu'à devenir un excellent basketteur, et une source d’inspiration pour Eddy, quelques années plus jeune que George Floyd.

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© Xavier Yvon/Europe 1

"C’était un de mes modèles quand j’étais jeune, parce que c’était un sportif de haut niveau. On était nombreux à l’admirer, à vouloir être comme lui. C’est le premier que j’ai vu avoir une bourse pour l’université grâce au sport. C’était genre ‘t’as eu une bourse ? tu vas en Floride ? Hé mec, je veux faire ça moi aussi ! Mais tu peux mec, continue à jouer, tu es bon'...", se remémore Eddy.

"Il était toujours positif avec moi; ça m’a donné de l’inspiration, je me suis dit que je pouvais le faire aussi. J'ai eu moi aussi une bourse de basket pour jouer dans une université du Texas et après j’ai été joueur professionnel à l’étranger pendant 13 ans, en Allemagne, en Hongrie, en Ukraine. Et maintenant je suis entraîneur et professeur au lycée juste là. Je voulais revenir ici, et faire comme George a fait pour beaucoup d’entre nous : rendre à ma communauté, et montrer aux jeunes qu’il y a des possibilités, leur donner une chance, comme George a fait pour moi".

L'envie de faire changer les choses

Le parcours de George Floyd après l'université n’a pas été aussi exemplaire : il revient de la fac sans finir ses études, tombe dans la délinquance du quartier, et finit pas aller en prison, pendant 4 ans. Quand il en ressort, c’est avec l’envie de bien faire. Il aide par exemple à organiser des messes en plein air sur le fameux terrain de basket, "l’église au milieu des briques", comme l’appelle Najila. "Oui il avait un casier judiciaire, oui il avait fait de la prison, mais quand je l’ai rencontré, il avait dépassé ça", témoigne ce dernier.

"Le George que j’ai connu avait toutes les cicatrices de la vie qui lui permettaient de parler d’expérience. Il pouvait dire aux jeunes de 13, 14, 15 ans : 'Hé ! c’est pas le bon chemin, je l’ai suivi et ce n’est la bonne direction'. Le George Floyd que j’ai connu plaidait pour un changement.  Il a vécu une vie avec tous les stéréotypes imposés à un homme noir: la pauvreté, le ghetto, l’injustice systémique. Je veux dire, regardez où on est !"

Alors comment changer la donne, faire bouger les lignes ? Qu’est-ce que les amis de George Floyd comptent faire maintenant ? Honorer sa mémoire bien sûr, et le meilleur moyen de le faire c’est d’être comme lui, disent-ils, d’être un "difference maker", celui qui fait la différence. Quand je les ai rencontrés, Eddy et ses amis étaient en train d’installer des tables et des chaises sur le fameux terrain de basket, avec enveloppes, formulaires et stylos pour inciter les habitants à s’inscrire sur les listes électorales.

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© Xavier Yvon/Europe 1

"Je réfléchissais à ce que je pourrais faire pour apporter du changement. On est beaucoup à être allé manifester, c’est bien c’est sûr...", commente Eddy, "mais si on ne comprend pas qu’il faut utiliser notre droit de vote, toutes ces lois, toutes ces décisions du gouvernement, ça ne changera jamais, parce qu’on va garder les mêmes types en poste qui ne se soucient pas de nos droits et de ce qui est juste pour nous."

Et d’ailleurs, des gens sont venus s’inscrire, notamment un homme de 40 ans qui n’a jamais voté de sa vie, mais qui cette fois a décidé que s’il ne faisait rien, il était une partie du problème. Et ça m’a-t-il dit, "je l’ai compris grâce à George Floyd".

Europe 1
Par Xavier Yvon, édité par Séverine Mermilliod