Explosions au Liban : après la "sidération" viendra le temps du "changement"

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Explosions au Liban : après la "sidération" viendra le temps du "changement" © AFP
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Moins de deux jours après les explosions violentes survenues à Beyrouth, le temps est encore au choc et à la sidération. Sur Europe 1, plusieurs artistes et intellectuels libanais livrent leur analyse de la situation : après le temps de l'urgence, viendra celui des questions et de la colère. 
INTERVIEW

La sidération. Le Liban est sous le choc après les explosions survenues mardi au centre-ville de Beyrouth, qui ont fait au moins 137 morts et plus de 5.000 blessés et ravagé des quartiers entiers de la capitale. Des dizaines de personnes sont encore portées disparues, les recherches se poursuivent, avec l'aide de renforts internationaux. Plusieurs personnalités du monde de la culture libanaise reviennent ce jeudi sur la tragédie au micro de Culture Médias. Comme la majorité de la population, ils sont en colère et dans l'incompréhension. 

Le choc inouï

"On arrive très mal à vivre ce choc. D'abord parce que nous l’avons vécu physiquement et que nous avons encore des séquelles", confie Joana Hadjithomas, cinéaste et plasticienne, qui se trouvait dans un café au moment de la déflagration. "Ensuite l'ampleur des dégâts est tellement incroyable que nous ne savons pas par où commencer." Son appartement, ainsi que l'atelier qu'elle partage avec son époux Khalil Joreige ont été soufflés. "On sort dans la rue, c'est comme dans un film catastrophe". 

Ces artistes ont vécu la guerre. Pourtant, l'explosion est pour eux inouïe. "Je suis une enfant de la guerre, mais c’est que nous avons eu il y a deux jours , on ne l'a jamais connu. Cela dépasse l’entendement", raconte Carole Dagher, essayiste politique et romancière libanaise, qui se trouvait à Beyrouth pour rendre visite à sa mère, à proximité du lieu du drame. "Les dégâts qui ont eu lieu dans notre rue n’ont jamais eu lieu pendant la guerre." 

Solidarité et résilience

Des logements entiers ont été détruits et près de 300.000 personnes se retrouvent sans-abri. Dans un pays déjà fragilisé par une grave crise économique, ce nouveau malheur laisse les Libanais hébétés. "Les drames s’enchaînent, liés à la position du pays qui semble voué à une instabilité à cause des intérêts divergents de tous les pays qui nous entourent", analyse le trompettiste Ibrahim Maalouf.

Dans les rues jonchées de gravats, l'entraide s'organise. "Je constate une solidarité formidable. Les gens nettoient la rue, des volontaires donnent à boire aux gens. C’est aussi très symbolique d’un certain Liban solidaire", salue Joana Hadjithomas. "Le Liban est un pays très résilient, qui a toujours su se construire et se reconstruire à travers le temps et les drames. Selon moi, il n’y a pas d’autre espoir à avoir que celui d’accepter la cicatrice, comme à chaque fois", ajoute Ibrahim Maalouf.

Le temps de la colère et des questions

Pour autant, cette explosion, causée par un stock de 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium entreposés sur le port durant six ans, "sans mesures de protections", semble être la catastrophe de trop pour une société déjà éprouvée. "C'est une société qui ne mérite pas l'Etat de non-droit dans lequel elle vit. Cette explosion résume tout", lâche Carole Dagher. "Une colère gronde en nous depuis très longtemps et elle arrive à son paroxysme", complète Joana Hadjithomas.  

Si la situation est encore à l'urgence et à la survie dans la capitale libanaise, le temps de questionnement sera inévitable. "Je pense que la résilience est une chose exceptionnelle mais ne doit pas être celle qui nous empêche de dire ça suffit", explique Joana Hadjithomas. "Il faut que les choses changent profondément. Ce n’est pas une malédiction." Pour Carole Dagher, cette explosion fait resurgir la nécessité d'une auto-critique de la population libanaise. "Pour essayer de comprendre comment une société aussi créative, dynamique, aussi extraordinaire par l’apport artistique, culturel, intellectuel, a pu laisser arriver au pouvoir des gens aussi incompétents et aussi irresponsables."

Europe 1
Par Mathilde Durand