Crédibles, les vikings d'Assassin's Creed Valhalla ? On a discuté avec un historien d'Ubisoft

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Le travail de recherche historique a duré trois pour "Assassin's Creed Valhalla". 1:31
Le travail de recherche historique a duré trois pour "Assassin's Creed Valhalla". © Ubisoft
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Douzième jeu de la série "Assassin's Creed", "Valhalla" transporte les joueurs au 9ème siècle dans une colonie de vikings, en Norvège puis en Angleterre. Terriblement immersive, cette épopée fourmille de détails sur la vie à l'époque. Le fruit d'une collaboration entre développeurs et historiens, dont Thierry Noël, qui raconte ce processus de création à Europe 1.
INTERVIEW

En treize ans et douze jeux, Assassin's Creed s'est imposée comme une des licences vidéoludiques les plus populaires au monde. Un succès dû en grande partie à sa marque de fabrique : la reconstitution soignée, pour chaque épisode, d'une époque différente de l'histoire. Que ce soit grâce aux monuments, comme les pyramides de Gizeh dans Origins, à l'atmosphère, comme la Révolution française dans Unity, ou encore aux personnages, comme Socrate et Léonidas croisés dans Odyssey, chaque opus offre une plongée immersive dans le passé. À l'occasion de la sortie d'Assassin's Creed Valhalla, Europe 1 a interrogé Thierry Noël, historien chez Ubisoft, pour décortiquer le travail réalisé cette fois sur l'ère des vikings.

Échanges continus avec les développeurs

Chez Ubisoft, l'histoire est prise très au sérieux. Thierry Noël fait partie de "l'unité de recherche", un groupe de spécialistes (historiens, géographes...) intégré au studio et chargé de mener des recherches pour les jeux. "Dans le cas d'Assassin's Creed, il s'agit essentiellement de recherche historique dans le but de fournir aux développeurs un maximum d'éléments pour nourrir le monde. On échange en permanence avec eux, on répond à leurs questions, on puise dans nos bases de données", explique ce docteur en histoire. Un ping-pong qui peut durer longtemps : Assassin's Creed Valhalla a nécessité trois ans de travail.

Et cela commence par le choix de l'époque. La série a déjà visité l'Égypte et la Grèce antique, l'époque des Croisades, la Renaissance italienne, l'Âge d'or de la piraterie, les Révolutions française et américaine et jusqu'à la Révolution industrielle en Angleterre. "Notre rôle, à l'unité de recherche, c'est d'évaluer le potentiel des périodes envisagées par les producteurs : ce qu'on en sait, ce qu'il s'y passait, quelles étaient les factions, les enjeux et les dynamiques de pouvoir, etc", raconte Thierry Noël. Cette fois, le choix s'est porté sur les conquêtes vikings dans l'Angleterre du 9ème siècle. "Par rapport aux opus précédents, qui prenaient place dans l'Antiquité, cette fois nous avions beaucoup moins de ressources."

Débarrasser les vikings des clichés

De fait, cette époque est souvent qualifiée d'"Âges Sombres". "On fait parfois une mauvaise réputation à cette période du Moyen-Âge mais c'est une période assez riche culturellement. En revanche, elle est assez peu documentée", concède l'historien. Pour commencer, il a donc fallu se débarrasser des clichés. "Les vikings n'étaient pas un peuple ! C'était une activité parmi d'autres dans les peuples de l'actuelle Scandinavie, que l'on connaît finalement assez peu", rappelle-t-il. "Les vikings étaient les guerriers qui partaient sur leur drakkar faire des raids de commerce, d'exploration, de pillage, voire partaient s'installer dans une autre partie du monde."

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Si l'histoire a retenu les guerres et associe les vikings à des guerriers sanguinaires, avec eux "tout n'était pas conflictuel, loin de là", assure Thierry Noël. "Les rares sources qui documentent l'ère des vikings, soit entre 800 et 1100 environ, ont été écrites par ceux qui subissaient leurs raids dévastateurs, notamment les anglo-saxons. Forcément, ça n'a pas laissé une très bonne image d'eux", grince l'historien. "En réalité, il y avait toute une culture, une société plus riche qu'on ne le croit. C'est une population qui était curieuse, qui voulait découvrir le monde connu et même au-delà puisqu'on le sait maintenant, les vikings sont allés jusqu'en Amérique."

Reconstituer une époque, "un travail minutieux"

La série des Assassin's Creed a beau faire son beurre sur les batailles sanglantes, les historiens du jeu ont insisté pour établir un tableau plus complet de la vie des vikings, centré sur les échanges avec les habitants de l'Angleterre morcelée de l'époque. Une idée qui se traduit dans Valhalla par la colonie de peuplement qu'il faut développer. "Prenez la ville de York : elle a été contrôlée par les vikings mais c'était une ville commerciale, cosmopolite avec des gens venus de l'Europe entière, de Byzance et même d'Afrique du Nord", souligne l'historien. "C'est d'ailleurs à York que des archéologues ont trouvé un objet religieux passionnant : un petit moule qui permet d'un côté de faire des croix chrétiennes et de l'autres des marteaux de Thor. Ça résume bien cette époque."

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Un soin du détail qu'on retrouve partout dans le jeu, des bâtiments aux personnages en passant par les collines boueuses de la campagne anglaise. "C'est un travail de reconstitution minutieux. On nous a demandé comment étaient les serrures à l'époque ! On a aussi fait des recherches sur les teintures utilisées pour déterminer les couleurs potentielles des vêtements", explique Thierry Noël. "Pour l'authenticité, on s'est appuyé sur des experts de l'époque. On a travaillé avec des linguistes spécialistes de l'ancien anglais et de l'ancien norrois pour essayer de reconstruire des mots employés dans cette période car le lexique qui nous est parvenu est très faible."

Trouver l'équilibre entre fidélité historique et divertissement

Un cadre historique à respecter donc. Mais qui ne doit pas faire oublier qu'il s'agit d'un jeu vidéo. "C'est un jeu, donc il y a du divertissement, de l'action, de l'émotion. Mais il y a une authenticité historique assez forte. On cherche les zones grises, on respecte au maximum la période et ses enjeux tout en y glissant une part de créativité", affirme l'historien d'Ubisoft. "Dans le cas de Valhalla, on s'est posé la question des hauteurs. C'est un jeu dans lequel on grimpe partout. Sauf qu'au 9ème siècle, il n'y avait pas beaucoup d'architectures qui dépassaient un étage. Heureusement, on a vite identifié qu'il y avait un certain nombre de vestiges romains en Angleterre anglo-saxonne et qui permettent de jouer avec les hauteurs."

Découvrez "GAMERS" le podcast d'Europe 1 Studio

Vous vous souvenez mieux des épisodes d’Assassin’s Creed que de vos cours d’histoire ? Découvrez "GAMERS" le podcast d’Europe 1 Studio, et plongez dans les histoires secrètes des jeux vidéos cultes. Créateurs, développeurs, managers et artistes vous emmènent dans les coulisses des plus grandes sagas du gaming…

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À l'image de ce qu'Ubisoft avait développé dans les deux derniers jeux (Origins, en Égypte, puis Odyssey, en Grèce), Valhalla s'appuie énormément sur la mythologie nordique, d'Odin à Thor en passant par le royaume d'Asgard et l'Arbre Monde Yggdrasil. "On sait, notamment grâce aux fameuses 'sagas', que les peuples nordiques accordaient une grande place à des aspects religieux ou légendaires, à des croyances et superstitions de toute sorte. On a voulu laisser cette part de mythe dans le jeu", confesse Thierry Noël. Spécialiste de l'Amérique latine, lui rêve d'un Assassin's Creed centré sur un autre genre de mythe : Simon Bolivar et les guerres d'indépendances.