Carmen : il ne suffit pas de modifier une œuvre pour changer les comportements !

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Le coup de patte est une chronique de l'émission Europe matin
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Chaque jour, Nadia Daam vous présente son coup de patte personnel.

À Florence, en Italie, le metteur en scène Leo Muscato a voulu livrer une adaptation toute personnelle de Carmen, l’opéra de Georges Bizet d’après la nouvelle de Prosper Mérimée.

Dans cette représentation, l’intrigue se déroule dans les années 80, dans un camp Rom, et surtout, la fin est radicalement différente. Chez Mérimée, Carmen meurt assassinée par son amant Don José. Ici, quand Carmen s’aperçoit que Don José veut la tuer, elle lui tire dessus avec un pistolet.

Et c’est donc cette chute qui fait débat. Dans l’absolu, une initiative qui vise à interroger la représentation des violences faites aux femmes, ça peut avoir du sens, surtout en ce moment. Le problème, c’est que ca n’est pas vraiment ce que propose cette adaptation.

Le metteur en scène justifie son choix en disant qu’il ne veut pas "faire applaudir le meurtre d’une femme". Sauf que quand on va voir Carmen, c’est pas le meurtre qu’on applaudit, mais l’œuvre, dans son ensemble. Tout comme quand on va voir Valérian de Luc Besson, c’est pas… ah ben non, on applaudit pas quand on va voir Valérian, on regrette, c’est tout.

En tout cas, il ne suffit pas de modifier une œuvre pour changer les comportements. C’est au mieux naïf, au pire méprisant de penser qu’il faut prendre le public par la main pour lui dire ce qui est mal ou immoral. On peut, et il faut s’intéresser à la manière dont l’art contribue aux constructions sociales notamment sur les violences sexuelles. Mais substituer une violence, un féminicide, à une autre violence, la mort d’un homme, est assez pauvre intellectuellement et manque cruellement de pédagogie.

Le problème, une fois qu’on a dit ça, ce sont les arguments brandis par ceux que cette adaptation a révoltés. On entend dire qu’on a pas le droit de dénaturer ainsi une œuvre. Or des adaptations de Carmen, il y en a eu des dizaines y compris un "hip hopera" avec Beyoncé. Par ailleurs, quand on nous a inoculé la comédie musicale Notre Dame de Paris avec Patrick Fiori, on aurait bien aimé les entendre un peu plus, les puristes.

Les adaptations ont toujours existé. Elles sont souvent problématiques. Au lycée, Nadia Daam a joué dans la Cerisaie et on avait délocalisé l’intrigue dans un collège de ZEP. Ça ressemblait plus à Hartley Cœur à vif qu’à du Tchekhov. Quand on adapte, l’intention est souvent plus louable que le résultat.

Le pire des arguments étant le désormais sempiternel "on peut plus rien dire". Dont le comédien et humoriste Monsieur Poulpe s’est fait le héraut. Il a passé le week-end à s’insurger contre la "bienpensance" et à réclamer le droit d’être offensant dans ses œuvres. Il dit aussi avoir reçu plein de messages de soutien de personnalités qui comme lui craignent qu’on ne finisse par vivre, "dans un pays de con cul-serres". On sera tous d’accord au moins sur une partie de la phrase. En tout cas, vous pouvez compter sur Nadia Daam pour grimper sur les barricades le jour ou éclot une adaptation de Madame Bovary dans laquelle Emma trompe l’ennui en pratiquant la marche rapide, ça, no pasaran.