La vidéosurveillance biométrique dans les supermarchés inquiète les défenseurs des droits

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supermarché 3:18
Plus d'une centaine de supermarchés en France seraient équipés de ces logiciels anti-vols "intelligents". © JEFF PACHOUD / AFP
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Pour lutter contre le vol, des supermarchés français se dotent de caméras "intelligentes" capables de détecter les gestes suspects des clients. Mais la légalité de ces équipements pose question. Ils se sont immiscés dans un vide juridique et inquiètent les associations de défense des droits. De son côté, la Cnil dit qu’elle se prononcera durant l'été ou à la rentrée et appelle le gouvernement à adopter des textes plus précis.

La vidéosurveillance "biométrique" dans les supermarchés est-elle un danger pour nos libertés ? Ces dernières années, les systèmes d'analyses de nos comportements se sont développés discrètement dans les rayons pour lutter contre le vol. Des logiciels installés sur les caméras de surveillance qui existent déjà vont analyser les images et détecter en temps réel un comportement jugé suspect.

Car l'être humain posté derrière les caméras ne peut en effet pas tout voir. L'idée est que l'intelligence artificielle repère elle-même un potentiel voleur, à partir d'un geste, d’une main qui va d'un rayon directement au sac à main par exemple. Dans le commerce, c'est un enjeu de taille car le montant de la marchandise volée chaque année en France est estimé à près de 7,5 milliards d'euros.

Quelles données sont utilisées ?

Plusieurs entreprises ont donc développé ce type de logiciel "intelligent". "Ça fait un an et demi à peu près qu'on est équipés. Si des gens prennent un produit et le mettent dans leur sac ou directement sous leur veste, on reçoit une alerte via l'application, directement sur le téléphone. Là, par exemple, je viens d'en recevoir une : on a les images de la télésurveillance qui arrivent en temps réel, et dans ce cas-là on regarde et on va vérifier", explique à Europe 1 le gérant d’un supermarché parisien. 

"Cette dame-là a pris cinq paquets de saumon et les a mis directement sous sa jupe. C'est sûr qu'elle ne va pas les payer. Donc je vais rester devant la porte et demander l'article, gentiment", poursuit-il. Grâce à l'application, il explique avoir attrapé "pas mal de voleurs, quasiment tous les jours" et chiffre le montant de la marchandise sauvée entre 150 et 200 euros par semaine. "En six mois, on est arrivé à 6.000 euros", assure-t-il.

Mais pour les associations de défense des droits, il y a un problème d’ordre éthique et juridique. Car l'alerte déclenchée par le logiciel se base sur des données liées à nos gestes, nos comportements humains, mais on ne sait pas exactement lesquelles. La température du corps par exemple ? Hors micro, les trois fabricants français démentent, mais l’information figure sur certains de leurs sites internet.

"Les données biométriques sont spécifiquement protégées"

Or, l'utilisation de ces données est très encadrée, par le fameux le "Règlement Général sur la Protection des Données" de la Cnil, le gendarme de la protection de nos données personnelles.

"Les données biométriques sont des données qui sont spécifiquement protégées, encore plus que les autres données personnelles. Le principe de base, c'est l'interdiction du traitement de ces données. Et ce n'est que par exception que vous pouvez les utiliser. Or, dans la liste (de ces exceptions), aucune ne peut marcher pour la surveillance des supermarchés", assure Martin Drago, juriste à l'association "La Quadrature du Net" au micro d’Europe 1. "Donc on peut en déduire que la plupart de ces logiciels de surveillance des supermarchés sont aujourd'hui illégaux". Les associations de défense des Droits ont donc saisi la CNIL.

Vide juridique

De son côté, la Commission nationale Informatique et Libertés acte très clairement un vide juridique sur le sujet, puisque la loi actuelle ne prend en compte que les caméras dites "classiques". La CNIL répond donc qu'elle va "se prononcer durant l'été ou à la rentrée sur les conditions dans lesquelles ces caméras 'intelligentes' peuvent être déployées".

Dans un avis publié l'an passé, elle appelait déjà le gouvernement à adopter des textes plus précis, mais l’appel est, pour l'instant, resté sans suite. Actuellement, plus d'une centaine de supermarchés en France seraient équipés de ces logiciels anti-vols "intelligents".

Europe 1
Par Théo Maneval édité par Léa Leostic