REPORTAGE - Coronavirus : on a dîné dans un restaurant ouvert illégalement

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Les restaurants ne devraient pas rouvrir avant le 20 janvier, au moins. Photo d'illustration. © AFP
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Au temps des restrictions sanitaires contre le Covid-19, certains établissements ont décidé de braver les interdictions pour continuer à vivre. Europe 1 a pu dîner dans une brasserie parisienne, mercredi soir, ouverte en toute illégalité par un patron aussi suspicieux avec les nouveaux clients que familier avec ses habitués.
REPORTAGE

L'une des conclusions du rapport scientifique mené par le professeur Arnaud Fontanet, dévoilé en exclusivité par Europe 1, ne va pas faire plaisir aux gérants de bars et de restaurants : c'est dans leurs établissements que les risques de contamination au coronavirus sont les plus forts.

Une partie de l'étude a été menée pendant le confinement, ce qui laisse l'épidémiologiste supposer, dans son rapport, que "beaucoup de contaminations dans les bars et restaurants sont dues à des événements clandestins". Comme Europe 1 a pu le constater, il n'est en effet pas impossible de dîner au restaurant en cette fin d'année semi-confinée.

Rideau de fer baissé, cadenas sur la porte…

Deux reporters de la rédaction d'Europe 1 ont pu se rendre dans un restaurant, mercredi soir, malgré les contraintes sanitaires. Une vingtaine de personnes étaient présentes dans une petite brasserie parisienne. L'arrivée s'est faite quelques minutes avant le début du couvre-feu, pour ne pas avoir d’ennui. Au menu, la formule entrée-plat-dessert, qu'on avait presque oubliée.

Revenons un peu en arrière. Pour trouver ce restaurant, il a fallu passer beaucoup de coups de téléphone, bouche-à-oreille oblige. Lundi soir, l'une des reporters a fini par appeler le patron pour lui dire qu'ils cherchaient un endroit où diner. Il s'est montré un peu suspicieux, demandant de "passer le voir".

L'échange dure cinq minutes, le tandem de reporters se fait passer pour un couple, sans jamais dire qu'ils sont journalistes. Il finit quand même par donner rendez-vous mercredi soir, sans demander de nom ou de numéro.

Au moment d'arriver au restaurant, on a d’abord l’impression que le restaurant est fermé : le rideau de fer est baissé, il y a un gros cadenas à l’entrée, pas de lumière. Le patron vient les chercher dehors, par la porte de l’immeuble d'à côté. "Bonsoir ! Allez, venez… backstage !", ironise-t-il.

Pénurie sur les boissons

Les deux reporters arrivent dans la petite cour de derrière, puis le patron les fait passer par l’entrée de service, en traversant la cuisine avec le chef qui prépare ses plats. Une porte plus loin, les voilà dans la salle du restaurant. C’est bruyant, avec de la musique, quelques tables dressées, des sapins de Noël, des clients accoudés à un bar un peu plus loin. Ils s'installent au fond de la salle, où les écrans diffusent BFM TV avec, de manière cocasse, la tête de Jean Castex appeler à la prudence. Le patron leur propose d'abord un apéritif puis présente son ardoise, avec les formules et les fameux entrée-plat, plat-dessert. Tout se déroule comme au restaurant. "Allez, tout est maison, bon appétit", vante le patron.

Au fond, quelle est la particularité d’un restaurant clandestin ? Il y a un petit côté "comme à la maison" : on arrive, on tombe le masque, pas de protocole sanitaire ni de gestes barrières. Les clients fument carrément à l’intérieur. Côté menus, il s'agit d'une brasserie classique, avec plusieurs choix. En revanche, pour les boissons, c’est plus compliqué : il n'y a plus de vin rouge ni de champagne. Le patron est très rarement approvisionné.

Très clairement, c'est une clientèle d’habitués qui était présente mercredi soir. Tout le monde ou presque connait le patron, le tutoie, l’appelle par son prénom. L'une des tables se voir même offrir une bouteille. Et en l’occurrence, les reporters ont diné à côté d’une table de gendarmes, sans uniforme. Ils ont confié qu'ils étaient en mission dans la capitale et que ce n'était pas leur premier restaurant clandestin, ni leur dernier : ils ont déjà prévu d’y retourner cette semaine. Il est possible de venir à plus de deux, "pour rigoler" davantage : "Sinon, on peut mourir", s'amuse le patron.

Le patron risque gros

Le gérant du restaurant n'oublie cependant pas de conseiller de faire profil bas en sortant. Le couvre-feu est dépassé depuis longtemps. "Surtout, ne dites pas que vous étiez dans un restaurant, vous êtes sincères, vous dites que vous n’avez pas vu l’heure", glisse-t-il.

Le patron assume de contourner les règles : on sent une certaine impunité. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne rattrape pas ses pertes de chiffre d'affaires avec une soirée de temps en temps. Elle n'a pas lieu tous les soirs et, mercredi soir, il n'a pas fait plus de 500 euros de recettes. Il donne davantage l’impression de vouloir faire vivre son établissement. En faisant ça, il risque néanmoins gros : s’il est pris, il peut écoper d'une fermeture administrative, ce qui signifie la fin des aides et du chômage partiel.

Europe 1
Par Jihane Bergaoui et Pierre Herbulot, avec Romane Hocquet