Mobilisation des lycéens : les tirs de flash-ball au cœur des plaintes contre les violences policières

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Plusieurs lycéens ont été blessés par des tirs de flash-ball ces derniers jours, en marge des mobilisations.
Plusieurs lycéens ont été blessés par des tirs de flash-ball ces derniers jours, en marge des mobilisations. © Eric FEFERBERG / AFP
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Depuis le début du mouvement lycéen, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer les violences policières, alors que plusieurs jeunes ont été blessés par des tirs de "lanceurs de balles de défense" (LBD), communément appelés flash-balls.

"Macron nous fait la guerre et sa police aussi". Voilà ce que scandaient, mardi, des milliers de lycéens à l'occasion d'une nouvelle journée de mobilisation partout en France. Si peu d'incidents ont cette fois été à déplorer - et que le mouvement a marqué le pas mercredi - les affrontements entre manifestants et forces de l'ordre ont été légion depuis le début des perturbations. La vidéo de l'interpellation de dizaines de jeunes à Mantes-la-Jolie, jeudi dernier, est ainsi devenue le symbole de la répression policière, dénoncée tous azimuts par les lycéens, mais aussi par des parents d'élèves, des enseignants ou des avocats.

Principal objet de crispation : le "lanceur de balles de défense" (LBD), plus communément appelé flash-ball ou gomme-cogne. La question de son utilisation, régulièrement posée, est d'autant plus sensible qu'elle concerne ici des mineurs. Depuis une semaine, plusieurs lycéens ont en effet été blessés par ces armes "à létalité réduite".

Combien de lycéens ont été blessés par des tirs de flash-ball ?

Les témoignages s'accumulent ces derniers jours, parfois vidéo à l'appui sur les réseaux sociaux, mais les comptes restent difficiles à établir. À ce jour, au moins quatre lycéens ont été gravement blessés.

C'est le cas du jeune Oumar, 16 ans. Cet élève de seconde a été touché au front mercredi dernier devant son lycée de Saint-Jean-de-Braye, dans le Loiret. Transporté aux urgences, son pronostic vital n'est toutefois pas engagé. "Il était juste là en spectateur", assure son père au Parisien. Saisie, l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) "devra déterminer si l'usage de l'arme a été conforme ou pas à la loi.

Avant cet incident, Enzo, un lycéen de 18 ans, en terminale S, avait pour sa part été touché à l'entre-jambes, tandis qu'il manifestait à Meaux, en Seine-et-Marne. L'adolescent et sa mère ont déposé plainte.

À Grenoble, Doriana, 16 ans, a elle aussi été touchée par un tir de LBD. "La jeune fille présente des blessures graves au visage qui vont occasionner une incapacité de travail supérieure à trois mois", a précisé le procureur à l'AFP. Là encore, les parents ont décidé de déposer plainte, et le parquet a saisi l'IGPN. L'élève de première assure qu’elle n’a lancé aucun projectile contre les forces de l’ordre. "Ils se sont mis à charger. Et j’ai ressenti un grand coup dans ma bouche. C’était une balle de flash-ball. Ils ont tiré alors qu’ils n’étaient qu’à 4 ou 5 mètres", témoigne-t-elle dans les colonnes du Parisien.

Un élève de 17 ans, scolarisé au lycée Simone de Beauvoir, à Garges-lès-Gonesse, dans le Val-d'Oise, a également été blessé à la mâchoire, sans que son pronostic vital ne soit engagé. Citée par Le Parisien, toujours, une professeure dénonce les conditions de l’intervention policière : "Les CRS sont intervenus avec leurs flash-balls pointés sur les lycéens. Un collègue a voulu parler avec eux pour calmer la situation, sans succès. Puis des cailloux ont été jetés par quelques élèves". Et le quotidien de citer une "source policière" expliquant que le lycéen "lançait des projectiles". Celle-ci précise : "S’il a été touché à la tête, c’est parce qu’il gigotait beaucoup en se montrant très agressif (…) Le tir de flash-ball, déclenché à une distance de 15 à 20 mètres, n’était pas un tir tendu et a touché involontairement la tête."

À Lyon enfin, un lycéen a porté plainte avec ses parents contre la police pour "violences volontaires". Ce jeune homme de 15 ans "risque à 90% de perdre son œil gauche", selon son avocat, qui attribue ces blessures à un tir de LBD. "Il s'agit de grenades lacrymogènes", a néanmoins souligné une source policière jointe par l'AFP, ajoutant qu'une enquête de l'IGPN avait été ouverte et que celle-ci "a déjà bien avancé" : "le jeune homme a été vu en train de lancer des projectiles vers les policiers et la réponse s'est faite dans les règles", assure-t-elle.

D'autres incidents de ce genre ont également été constatés dans l'Essonne ou le Val-de-Marne. Rue 89 mentionne aussi un jeune "touché par un flashball à l’œil, plusieurs autres aux jambes ou sur le ventre", la semaine passée à Bordeaux. Des scènes comparables ont aussi été rapportées à Thionville, en Moselle, à Bourgoin-Jallieu, en Isère, à Toulon et à Hyères, dans le Var... BFMTV fait aussi état de blessés à Paris. À Béziers, Midi Libre rapporte là encore des affrontements, affirmant qu'"un lycéen aurait été blessé à la jambe par un tir de flash-ball".

Mardi, un élève de 17 ans a encore été légèrement blessé à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Selon le ministère de l'Intérieur, contacté par Europe 1, ses blessures - fracture du nez et dents cassées - seraient néanmoins dues à sa chute après le tir de gomme-cogne.

Dans quel cas les policiers peuvent-ils utiliser leur flash-ball ?

L’usage de ces armes dites de force intermédiaire, car non létales, est évidemment encadré par la loi. En théorie, "un attroupement peut être dissipé par la force publique après deux sommations de se disperser restées sans effet". L'emploi de la force est toutefois possible sans sommation dès lors que "des violences ou voies de fait" sont commises contre les forces de l’ordre ou que ces dernières "ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent".

Les conditions, elles, sont strictement posées : les policiers doivent respecter une distance minimale de 10 mètres et n'ont pas le droit de tirer au-dessus des épaules ou dans "la région du triangle génital".

Les forces de l'ordre auraient-elles eu des ordres inverses ? Rien ne permet de l'affirmer aujourd'hui. Selon L'Express, cela a toutefois été le cas le samedi 1er décembre, lors de la manifestation parisienne des "gilets jaunes". "Les unités de CRS au contact direct des casseurs auraient reçu la consigne de procéder à des tirs tendus de lanceurs lacrymogènes à hauteur d'homme", écrit l'hebdomadaire, témoignage d'un CRS à l'appui : "C'est la première fois que je reçois un tel ordre. C'est normalement proscrit, car cela va à l'encontre des règles de sécurité. On procède plutôt à des tirs au ras du sol. Mais les unités étaient en péril…"

Ces armes peuvent-elles être interdites ?

La demande revient régulièrement sur la table ces dernières années, et les derniers événements ne l'ont évidemment pas apaisée. "Les ados ne sont pas des cobayes du maintien de l'ordre (...) Nous demandons au ministre de l'Intérieur de retirer immédiatement, à titre conservatoire, les lanceurs de balles de la dotation" des forces de l'ordre, s'est ainsi indigné, vendredi dans une tribune à Libération, un collectif de 200 personnalités, parmi lesquelles le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon, mais aussi des écrivains, des cinéastes, des sociologues et des historiens. Les députés LFI ont d'ailleurs déposé une demande de commission d'enquête parlementaire sur la "violence contre des lycéens".

Le Défenseur des droits Jacques Toubon s'était déjà prononcé en janvier dernier pour l'interdiction des LBD, en raison de leur "dangerosité" et des "risques disproportionnés" qu'ils font courir. Pas question de désarmer la police, ont toujours martelé les autorités, quand bien même le flash-ball est accusé d'avoir causé la mort d'un homme dans un foyer de travailleurs, en 2010.

Huit ans après, les syndicats lycéens agitent à nouveau ce risque. Selon le président de l'UNL Louis Boyard, le gouvernement "a créé une colère dans les lycées, aujourd'hui lui seul peut l'apaiser en accédant à nos revendications". Une nouvelle journée de mobilisation est prévue vendredi.

Europe 1
Par Thibauld Mathieu