Martine, 59 ans, cheffe d'exploitation agricole : "Je voulais ce pouvoir de décision"

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S'imposer dans un monde d'hommes lorsque l'on est une femme est loin d'être simple. Agricultrice, Martine est pourtant parvenue à devenir cheffe de sa propre exploitation, au même titre que son mari. Elle a raconté son expérience au micro d'Olivier Delacroix. 
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Dès le plus jeune âge, Martine a connu la ferme, les bêtes et les champs. Une fois adulte et mariée à un agriculteur, elle a décidé de vivre pleinement sa passion en devenant cheffe d'exploitation. Pour elle, le fait d'être une femme ne devait en aucun cas être un obstacle. Elle a raconté sa carrière, pleine d'abnégation et de détermination, à Olivier Delacroix, mercredi sur Europe 1.

"Être agricultrice n'était pas spécialement une vocation, mais étant fille d'agriculteur, j'aimais beaucoup ce métier. J'ai été baignée dedans depuis toute petite, avec mes frères, mes parents. À l'époque, ma maman se battait déjà pour être reconnue comme agricultrice. Et mon papa me disait : 'ce n'est pas parce que tu es une fille que tu ne peux pas être égale à tes frères. Donc fais comme eux, conduis le tracteur, va ramasser le foin, va semer'.

J'ai ensuite rencontré mon mari qui était agriculteur, et je l'ai rejoint sur l'exploitation. Je suis retournée deux années en formation, car je n'avais pas le diplôme pour m'installer en tant qu'agricultrice, pour avoir le statut qui donnait notamment droit aux aides.

Entendu sur europe1 :
Je travaille autant que mon mari à la ferme, j'aime autant les bovins que lui, je peux faire du commerce, je peux vendre une bête…

Je voulais être cheffe d'exploitation et ne pas dépendre de mon mari. Je voulais ma place. Je ne voulais pas que, lorsqu'il y avait des représentants ou des marchands de bestiaux, ils se demandent où était le chef d'exploitation. Moi, je suis là, je travaille autant que mon mari à la ferme, j'aime autant les bovins que lui, je peux faire du commerce, je peux vendre une bête… Je voulais être capable de faire autant que lui.

À l'époque, dans ce métier, la femme ne comptait pas beaucoup. Elle était effacée. Elle donnait un coup de main, soignait les bêtes, trayait les vaches… Mais elle n'avait pas de pouvoir de décision. Et moi, je voulais ce pouvoir de décision. C'est pour ça que je suis retournée à l'école. Pour m'installer, prendre la ferme à mon nom, et que l'on puisse ensuite s'associer avec mon mari, et avoir 50/50 sur les revenus.

>> De 15h à 16h, partagez vos expériences de vie avec Olivier Delacroix sur Europe 1. Retrouvez le replay de l'émission ici

J'organise mon travail, ma journée, ma semaine selon mes envies. Tout en sachant que 365 jours sur 365, je dois m'occuper de mes bovins. Il faut toujours que je les soigne le matin par exemple. Là, le beau temps arrive, donc on refait les clôtures, on prépare les parcelles pour remettre les bovins dehors. Après, il faudra aller voir tous les jours si les petits veaux vont bien. Et avec mon mari, on se partage le travail : il va dans un endroit, je vais dans un autre.

Entendu sur europe1 :
On savait que si on prenait un petit temps de détente avec nos enfants l'après-midi, on allait finir plus tard le soir

On se lève vers 6 heures, et le soir, on finit quand il fait nuit. Parallèlement, on a aussi élevé nos quatre enfants. On n'a jamais pris de vacances. Peut-être que notre génération était moins motivée pour en prendre… Quoi qu'on aurait bien aimé le faire avec nos enfants. Eux étaient quotidiennement avec nous, du matin au soir. Le midi, j'allais toujours les chercher à l'école pour qu'on puisse manger avec eux. Ils n'ont jamais connu de nourrice. Quand on partait soigner les bovins, ils restaient à la maison à jouer. Il n'y avait pas de surveillance, on jetait juste un coup d'œil par les fenêtres de temps en temps.

On réussissait à souffler quand même. On prenait un petit temps pour jouer avec nos enfants. Mais on savait que si on prenait ce petit temps de détente avec eux l'après-midi, on allait finir plus tard le soir.

Aujourd'hui, pour les femmes agricultrices, beaucoup de choses se sont améliorées. On a le congé maternité, et on peut prendre des vacances beaucoup plus facilement parce que des jeunes sont disponibles pour venir nous remplacer.

Ce qui est le plus difficile aujourd'hui, que ce soit pour les hommes ou les femmes, c'est la conjoncture. Pourtant, beaucoup de jeunes sont motivés pour s'installer, pour vivre de la terre, pour nourrir la population. Le problème, c'est qu'on n'est pas rémunérés pour notre travail. Et c'est ce qui me fait très peur pour mes enfants."

Europe 1
Par Anaïs Huet