ENQUETE - "Bientôt, on apprendra qu’il y a un cancer Lubrizol" : à Rouen, après l'accident, les plaintes vont pleuvoir

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Quatre jours après l’incendie d’une usine Seveso à Rouen, les riverains, et même ceux qui habitent plus loin, se disent incommodés par les odeurs et les retombées. Et beaucoup vont porter plainte.
ENQUÊTE

La préfecture de Seine-Maritime l’assure, relevés à l’appui : quatre jours après l’incendie de l’usine Lubrizol, classée Sevezo, la qualité de l’air à Rouen est bonne, les suies ne sont pas dangereuses même s’il faut les nettoyer avec des gants. Du côté des riverains, le son de cloche n’est pas le même. Des plaintes commencent à être déposées et selon l’enquête d’Europe 1, les victimes ne veulent pas en rester là.

"Ce matin, je vais à la police pour un dépôt de plainte contre X", annonce ainsi Jean-Noël Guyader, qui a assisté de son domicile aux explosions en pleine nuit. "Moi, je ressens maintenant de grosses gênes respiratoires, des irritations au niveau de la gorge, des yeux, c’est juste une catastrophe, quoi", poursuit celui qui a vu les flammes, entendu les sirènes d’alerte et pu constater la progression d’un effrayant et impressionnant nuage noir. "Sur l’amiante, il y a des prélèvements qui ont été faits, les résultats ne tomberont que mardi. Je suis désolé, je ne mets pas mon fils à l’école. Parce que c’est une pollution invisible, celle-ci."

Sur le site même de Lubrizol, 8.000 m² de toitures amiantées ont brûlé. La quantité de benzène cancérigène est presque six fois supérieure à la moyenne. Alors, si les relevés aux alentours sont plus rassurants, cela ne suffit pas à écarter tous les doutes.

"J’ai envie de me mettre des claques d’avoir laissé revenir ma fille sous la pluie"

Et puis il y a cet immense nuage de suie, qui inquiète tous ceux qui se sont trouvés sur sa route. Officiellement, le nuage aurait atteint 22 km de longueur et 6 km de largeur. Sauf qu’il s’est déplacé jusqu’à Forges-les-Eaux, à… 50 km de l’usine. "Là, j’ai envie de me mettre des claques d’avoir laissé revenir ma fille sous la pluie en ayant ces résidus de merde qui lui tombaient dessus. Comme tout le monde, on s’est fait doucher, il n’y a pas d’histoire", peste Christophe Holleville, l’un des premiers à avoir porté plainte.

"Et au bout d’un moment, on fait quoi ? Bientôt, on apprendra qu’il y a un cancer Lubrizol ?", s’interroge celui dont le mobilier de jardin est encore couvert de coulures noires. "Je me suis dit ‘T’es un citoyen, est-ce que tu as le droit de laisser des pollueurs qui ont pollué notre planète et puis dire c’est comme ça’ ? Non !'"

"Je suis obligé de traire mes vaches et je suis obligé de jeter le lait"

L’autre population inquiète des conséquences de l’accident, ce sont les agriculteurs, surtout ceux situés au nord-est de Rouen. Ils n’ont plus le droit de récolter leur maïs, leurs pommes de terre… Et ils doivent consigner leur lait, leur miel ou leurs œufs, le temps que des tests sanitaires soient réalisés. "Moi, concrètement, je suis obligé de traire mes vaches et je suis obligé de jeter le lait", se désole Jean-Hugues Fleutry, éleveur d’une cinquantaine de vaches laitières.

Jeudi, l’herbe de son exploitation était noire, comme le dos de ses vaches. "On n’a plus le choix, comment voulez-vous que je fasse ? Je ne peux pas stocker mon lait plus de deux jours, c’est impossible", insiste l’agriculteur. "Je ne peux pas comprendre. Quand on me dit qu’il n’y a pas de problème, il n’y a pas de problème. On me dit qu’aujourd’hui, la suie dans Rouen, c’est minime, ça va, l’air de Rouen n’est pas pollué, c’est relativement satisfaisant. Et sur les cultures, on dit 'stop, basta !' Je ne peux pas le comprendre."

Les autorités promettent les résultats des tests sanitaires d’ici trois jours.  Mais Jean-Hugues et d’autres agriculteurs pensent à porter plainte pour obtenir des compensations. Ils espèrent s’en ouvrir à Didier Guillaume, le ministre de l’Agriculture, qui sera lundi le cinquième membre du gouvernement à faire le déplacement en quatre jours.

Europe 1
Par Justin Morin, édité par R.D.