Bac philo 2018 : les corrigés des sujets en série techno

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© FREDERICK FLORIN / AFP
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Quel sujet de dissertation philosophique les candidats au baccalauréat technologique ont-ils choisi ? Pour Europe 1, une professeure de philosophie nous livre ses corrigés.

Plus de 155.000 élèves de Terminale inscrits en filière technologique planchent lundi matin sur l'épreuve de philosophie, coup d'envoi de l'examen. Outre l'explication d'un texte de Montesquieu, les candidats ont dû choisir entre deux sujets de dissertation : "L'expérience peut-elle être trompeuse ?" ou "Peut-on maîtriser le développement technique ?" L'épreuve compte pour un coefficient 2.

Clarisse Berlioz, professeure de philosophie en disponibilité à Orsay, nous livre ses corrigés express.  

Pour rappel, ces corrigés n'ont pas valeur de réponse "standard" à la question posée. Un candidat qui n'aurait pas utilisé les références ci-dessous (notamment les auteurs) n'aura pas automatiquement une mauvaise note… Pas de panique, donc ! 

Sujet 1 : L'expérience peut-elle être trompeuse ?  

  • Les notions à aborder

Le sujet interroge le rapport de l'expérience à la vérité et à l'erreur.

La notion d'expérience peut renvoyer aussi bien au domaine du vécu qu'à celui de la science : on dit de quelqu'un qu'il a de l'expérience lorsqu'il a longuement pratiqué un art, une science, un métier et qu'il a donc tiré de cette expérience un savoir. Mais on parle également d'expérience dans les sciences : les scientifiques mettent en place des procédés expérimentaux afin de vérifier leurs hypothèses, il s'agit alors d'expérimentations visant à élaborer une connaissance vraie. Enfin de façon plus immédiate, l'expérience c'est le rapport que tout un chacun entretient avec le réel : à tout instant, nos sens, mais aussi nos sentiments, nous livrent une expérience du monde sensible.

Se demander si l’expérience peut être trompeuse, c'est interroger le rapport de ces trois types d'expériences à la vérité. Devons-nous nous fier à notre expérience subjective, celle de notre vécu pour connaître la vérité ? Autrement dit l'expérience singulière est-elle la garantie d'un savoir fiable ?

Doit-on au contraire s'en défier, au motif que toute expérience est singulière et subjective, et s'en remettre à la science pour conférer un fondement objectif à toute expérience qui, sans cette caution scientifique, risquerait finalement de ne rien nous apprendre ?

Enfin, certaines expériences n'échappent-elles pas à toute possibilité de vérification ? Lorsque je fais l'expérience du plaisir esthétique, celle de l'ennui, de la douleur, ou du sentiment amoureux, je n'ai affaire à rien d'autre qu'à l'expérience elle-même et aucun critère ne peut me garantir la vérité ou la fausseté de ce que me fait éprouver cette expérience.

  • Les pièges à éviter

Le premier piège serait de réduire le sujet à l'une ou l'autre des formes d'expérience. Le second piège consiste à illustrer le sujet sans le traiter : une suite d'exemples qui montreraient que l'expérience peut dans certains cas être trompeuse, dans d'autres cas conduire à la vérité, sans dégager une véritable problématique.

  • Les auteurs qu'il fallait citer

On peut bien sûr citer Platon et l'allégorie de la caverne dans La République : les prisonniers croient faire l'expérience de la réalité, mais ils se trompent, les images qu'ils voient ne sont que des ombres, la vérité n'est pas à rechercher dans le monde de l'expérience sensible.

Descartes dans les Méditations Métaphysiques nous met lui aussi en garde contre le caractère trompeur de nos sens. Il faut d'après lui se fier à la raison pour connaître le vrai.

Bachelard définira bien plus tard l'expérience au sens d'observation première comme un obstacle à la connaissance scientifique : dans la Formation de l’esprit scientifique, il indique que l'esprit scientifique doit se former contre la nature.

À l'inverse, Montaigne au chapitre XIII de ses Essais nous invite à nous fier aux expériences que nous faisons au cours de notre vie, celles-ci sont susceptibles de nous instruire bien mieux que de vains discours théoriques.

De même, Hume dans son Enquête sur l'entendement humain, nous apprend que toute connaissance provient de l’expérience, que toute idée, même la plus abstraite, est issue de l’expérience.

  • Les références à l'actualité

On peut citer le cas de l’astrophysicien Steven Hawking, mort à l'âge de 76 ans. L'expérience avait jusque-là montré que la sclérose latérale amyotrophique, maladie qui s'était déclarée chez lui alors qu'il débutait ses études, ne pouvait laisser une espérance de vie que de quelques années.

En 2011, une expérience scientifique a fait état de particules voyageant à une vitesse supérieure à celle de la lumière, contredisant toutes les théories admises et vérifiées. L'incrédulité des scientifiques du monde entier a conduit à détecter une erreur expérimentale.

  • Découvrez le corrigé "à chaud" de Raphaël Enthoven sur ce sujet :

Sujet 2 : Peut-on maîtriser le développement technique ? 

  • Les notions à aborder

Le sujet couvre un ensemble de notions assez vaste puisque ce n'est pas seulement la question de la technique en tant que telle qui est examinée, mais aussi son lien à la politique. En effet, la maîtrise du développement technique, qui peut être comprise comme une limitation de celui-ci, relève de choix politiques se fondant sur une vision du juste et de l'injuste, ou de l'utile et du nuisible.

Au premier abord, le sujet peut sembler paradoxal : interroger la possibilité de maîtriser le développement technique, c'est se demander si l'homme est capable de rester maître de ce qu'il produit lui-même, maître de ses propres inventions. Comment l'auteur du développement technique pourrait-il laisser celui-ci lui échapper ?

On envisage ici la possibilité pour le développement technique de devenir une puissance autonome, caractérisée par la démesure et que l'homme ne pourrait plus ralentir et encore moins arrêter. Pour comprendre cela, il faut interroger la nature même de la technique moderne. Celle-ci a changé : elle se développe d'elle-même par combinaisons de moyens, sans égard pour d'éventuelles fins, et parfois sans intervention de l'homme. L'homme devient, malgré lui, capable de réaliser des choses qu'il n'est plus capable de se représenter.

Pour que la maîtrise du développement technique soit possible, il faut inverser l'ordre des fins et des moyens : poser des fins désirables que le développement technique doit servir.

  • Les pièges à éviter

Le principal piège consisterait à rabattre le sujet sur les avantages et les inconvénients du développement technique en laissant de côté la question de la possibilité de la maîtrise, tout comme celle de son éventuelle nécessité.

  • Les auteurs qu'il fallait citer

Platon dans le Protagoras, qui nous montre à travers le mythe de Prométhée que c'est à une erreur originelle que l'on doit le savoir technique des humains. Platon nous dit que "l'homme fut mis en possession des arts utiles à la vie", mais que "la politique lui échappa"

Marx, dans les Manuscrits de 1844, explique qu'à cause de la subdivision du travail, et donc en raison des changements que le développement technique fait subir à son métier, l'ouvrier n'est plus capable de comprendre ce qu'il accomplit. Le produit de son travail est décrit comme une puissance étrangère et hostile.

Heidegger, dans la Question de la technique, examine les dangers de ce qu'il nomme la "provocation" de la nature par la technique humaine.

  • Les références à l'actualité

On peut penser à la voiture autonome "tueuse", une voiture qu'on n'a donc pas pu maîtriser. On songe également au transhumanisme. Comment penser une intelligence 10.000 fois plus développée que la nôtre ?

Europe 1
Par Europe1.fr