Bac philo 2018 : les corrigés des sujets en série L

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Le baccalauréat a commencé avec la traditionnelle épreuve de philosophie, lundi (photo d'illustration).
Le baccalauréat a commencé avec la traditionnelle épreuve de philosophie, lundi (photo d'illustration). © FREDERICK FLORIN / AFP
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Le bac 2018 a officiellement commencé avec les épreuves de philosophie, lundi matin. Deux professeurs interrogés par Europe 1 livrent de premiers éléments de correction des deux sujets de dissertation proposés en filière L. 

Le bac 2018 a officiellement commencé lundi, avec la traditionnelle épreuve écrite de philosophie. Pour les élèves de terminale littéraire, l'épreuve revêt une importance toute particulière : il s'agit de leur plus important coefficient (7). Les deux dissertations qui leur ont été proposées portaient sur la culture et la vérité. À chaud, Europe 1 apporte de premiers éléments de correction avec Charles Floren, professeur de philosophie au lycée Montgrand à Marseille.

Pour rappel, ces corrigés n'ont pas valeur de réponse "standard" à la question posée. Un candidat qui n'aurait pas utilisé les références ci-dessous (notamment les auteurs) n'aura pas automatiquement une mauvaise note... Pas de panique, donc !

Sujet 1 : La culture nous rend-elle plus humain ?

Par Charles Floren

  • Les notions à aborder

Le sujet interroge la culture, c'est-à-dire, outre la notion elle-même de culture, indirectement toutes les notions se rattachant au champ de la culture : art, travail, langage, religion, histoire, qui pouvaient utilement éclairer la réflexion. Par ailleurs, en associant culture et humanité, la question invitait clairement à réfléchir sur notre héritage humaniste. 

La première approche possible est une approche "anthropologique" : si la culture nous "humanise", c'est parce qu'on peut d'abord la considérer comme ce qui nous sépare de l'animalité, du sauvage et, par extension, de la nature. En ce sens, la culture serait tout ce que l'homme "ajoute" à la nature et, par cet ajout, ce qui fait qu'il devient spécifiquement humain. Ainsi, par le langage, le travail, l'organisation sociale, les croyances ou encore le savoir, l'homme se constituerait dans son humanité même. Dès lors, on pouvait supposer que l'accroissement de cette culture s'accompagne d'un accroissement de notre propre humanité.

Toutefois, le deuxième problème qui surgit tient en ce que la culture peut aussi désigner telle ou telle civilisation, et peut même s'individualiser. Ainsi la culture peut spécifier un groupe, une communauté ou même les goûts et les préférences d'un individu. Ce qui donc, au départ, semblait caractériser l'humanité même peut aussi bien nourrir des revendications isolées ou individuelles et, finalement, des conflits. En outre, il n'est évidemment pas garanti que se cultiver suffise à nous humaniser si, par ce terme, il faut entendre le fait d'être altruiste, bienveillant et solidaire. Ici, la distinction entre culture et civilisation doit être faite. On peut même prolonger le paradoxe en évoquant ces figures d'individus suprêmement cultivés et fortement misanthropes.

  • Les pièges à éviter

Le sujet n'offre pas de pièges particuliers. Toutefois, il fallait prendre garde à ne pas en réduire abusivement la portée en oubliant de définir patiemment les notions de "culture" et d'"humanité". C'est en prenant en compte la dimension morale (et idéale) de cette dernière notion que l'on pouvait prendre toute la mesure du sujet. Enfin, il fallait statuer sur l'équivalence trompeuse : "être cultivé", "être civilisé".

  • Les auteurs qu'il fallait citer

Au regard de l'amplitude du champ interrogé, les candidats pouvaient aisément convoquer les auteurs qu'ils connaissaient le mieux. La notion d' "imitation" telle qu'elle est analysée par Aristote, aussi bien dans sa Politique que dans sa Poétique pouvait constituer un bon point de départ. Néanmoins c'et surtout chez les Modernes que la question apparaîtra dans toute son acuité. Ainsi les textes de Rousseau (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Lettre sur les spectacles ) présentaient des points d'appui solides dans l'analyse critique de la culture (en veillant toutefois à ne pas caricaturer le naturalisme de Rousseau). Le texte de Kant, Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, permettait d'étendre cette critique et de séparer utilement culture et morale, progrès du savoir et progrès moraux. Lévi-Strauss apportait de son côté d'utiles éclaircissements sur l'aveuglement de l'ethnocentrisme pour qui le "barbare" c'est toujours l'autre, celui dont on ne comprend pas la culture.

Enfin, Hannah Arendt, dans sa Crise de la culture fournissait un précieux support à la réflexion. En insistant sur l'origine du terme de culture, elle permettait de réunir ces deux sens apparemment antagonistes : collectif et individuel, pacificateur et conflictuel. La culture, bien comprise, nous rend plus humains, non pas parce qu'elle nous rend exclusivement plus savants, mais parce qu'elle est tout à la fois ce qui nous singularise et ce qui nous pousse à partager avec les autres cette singularité.

  • La référence évidente à l'actualité

Rappelons que la référence à l'actualité n'est absolument pas une nécessité et qu'elle donne lieu à beaucoup de maladresses. Cependant, devant ce sujet, toutes les références à ce qui, dans l'actualité -qu'il s'agisse de l'Intelligence Artificielle ou de toute autre avancée technologique ou scientifique-, évoque ces inquiétudes quant à notre définition et notre idéal d'humanité, étaient utiles.

  • Découvrez le corrigé "à chaud" de Raphaël Enthoven sur ce sujet :

 

Sujet 2 : Peut-on renoncer à la vérité ? 

Par Charles Floren

  • Les notions à aborder

Le sujet invite clairement à interroger une notion-clé du programme : la vérité. Cependant, le sujet proposé ne se limite pas à un sujet d'épistémologie puisqu'il interroge aussi la vérité comme valeur. Le premier problème qui se pose est que renoncer à la vérité peut supposer plusieurs motifs : on peut renoncer devant l'ampleur de la tâche (inaccessibilité du vrai), ou par paresse (confort de l'illusion). Encore faut-il, pour pouvoir renoncer à la vérité, en avoir une certaine idée.

Cela suppose-t-il que cette renonciation puisse être voulue, affirmée ? Renoncer à la vérité serait alors accepter de ne pas savoir la vérité. Ainsi, se dessine une articulation possible entre le renoncement à la vérité comme le fait de ne pas vouloir le vrai, et celui de ne pas savoir le vrai.

  • Les pièges à éviter

Le piège à éviter était de ne pas définir assez précisément la notion de renoncement et de ne pas la restituer dans toute son ambivalence, faute de quoi, l'on perdait la spécificité du sujet. Ou encore, de ne pas prendre assez au sérieux la possibilité de renoncer sciemment à la vérité.

  • Les auteurs à citer

Dans la mesure où c'est la notion de vérité qui est interrogée, il était aisé de convoquer les références dîtes les plus "classiques" en philosophie. Platon, dans le livre VII de la République, offrait un point de départ privilégié pour l'analyse du sujet, au sens où l'allégorie de la caverne propose une réponse riche à la question posée. C'était l'occasion d'envisager précisément les "contraires" de la vérité : mensonge, erreur, illusion, fiction etc.

D'autres références pouvaient être utilement convoquées en particulier chez les sceptiques. Montaigne, bien sur, et son éloge du doute, son prolongement radical chez Descartes où le scepticisme devient méthode. Enfin, une analyse du "scepticisme modéré" de Hume et sa reprise critique par Kant permettait de donner au sujet toute son épaisseur. La critique kantienne de la métaphysique comme science pouvait être lue comme une certaine forme, réfléchie et critique, de renoncement à une vérité absolue et métaphysique. Cela conduisait à poser ce paradoxe : c'est parce que notre savoir est relatif qu'il est objectif en prenant soin de distinguer relativisme paresseux et relativité féconde.

  • La référence à l'actualité

Rappelons que la référence à l'actualité n'est absolument pas une nécessité et qu'elle donne lieu à beaucoup de maladresses. Cependant, devant ce sujet, toutes les références à ce qui, dans l'actualité relevait du statut de la vérité et de sa remise en cause -fake-news, "post-vérité", etc.- pouvait s'avérer utile à condition de le resituer de manière argumentée et critique dans l'analyse.

  • Découvrez le corrigé "à chaud" de Raphaël Enthoven sur ce sujet :
Europe 1
Par Europe1.fr