Bac philo 2018 : découvrez les corrigés, à chaud, de Raphaël Enthoven

, modifié à
  • A
  • A
Partagez sur :
Raphaël Enthoven, philosophe et chroniqueur d'Europe 1, nous livre ses corrections série par série de l'épreuve du baccalauréat 2018 de philosophie, qui s'est déroulée lundi. 

La philosophie a, comme chaque année, ouvert lundi les épreuves du baccalauréat. Et quelle épreuve ! Les aspirants bacheliers ont dû plancher sur la vérité, la justice, la culture ou le statut de l'expérience. Les sujets ont été rendus publics vers 9h et vous pouvez les retrouver ci-dessous, série par série. En avant-première, Raphaël Enthoven, philosophe et chroniqueur d'Europe 1, nous livre ses corrections, à chaud. Selon lui, l'important est avant tout de "saisir une ambiguïté dans les mots, une polyvalence qui offre la matière d'une problématique". Le "contenu d'une opinion est moins important que notre faculté à les hisser au rang d'argument", enchaîne-t-il. 

A LIRE AUSSI - Europe 1 a aussi soumis les sujets de dissertation de chaque filière à des professeurs de philosophie. Quelles étaient les notions à aborder ? Les pièges à éviter ? Les auteurs à citer ? Leurs réponses ici

La culture nous rend-elle plus humain ? (Sujet 1, série L) 

"Les sujets sur la culture comportent toujours une ambiguïté : s'agit-il de ma culture ou de LA culture, la civilisation. La construction de ma culture est une condition de mon humanité. Mais cette humanité se construit-elle par mon enracinement ou par mon déracinement ? Est-ce que je me construis en opposition ou au contraire en assumant ma culture d'origine, mon lieu de naissance, ma tradition ? C'est la question en fond de ce sujet."

Peut-on renoncer à la vérité ? (Sujet 2, série L)

"Ce sujet donne le sentiment que l'on a le choix, que l'on peut délibérément tourner le dos à vérité. Cela m'évoque un vers d'Ovide : 'je vois ce qui est bon, je l'approuve, et pourtant je fais le mal'. Il y a quelque chose de l'ordre du renoncement effectif à la vérité. On fuit ce que l'on redoute. Notre vérité est souvent masquée par notre désir de ne pas la voir. C'est un sujet sur le déni. On renonce à la vérité lorsque l'on se met des mains sur les yeux."

Toute vérité est-elle définitive ? (Sujet 1, série ES)

"Il faut travailler sur le mot, comme toujours. Définitif signifie-t-il 'depuis toujours' ou 'pour toujours' ? 2+2 : 4 est définitif depuis toujours. Dire à quelqu'un 'je t'aime pour toujours', c'est prétendre à dire quelque chose de définitif qui l'est peut-être un peu moins. Il y a des vérités qui sont vraies de toute éternité : 2 et 2 font 4, les théorèmes de Pythagore, de Thalès etc. Mais il y a aussi des choses dont il n'aurait pas été contradictoire qu'elles soient différentes. Une date de naissance est vraie de toute éternité. Mais on aurait pu naître un autre jour. Il y a deux niveaux de vérité. Et à l'intérieur de ces deuxièmes vérités 'de fait', 'qui auraient pu être autrement', il y a des vérités qui se présentent comme définitives et ne le sont pas : la popularité d'un homme politique, une exigence politique (la paritié, la diversité etc.) l'amour etc

Peut-on être insensible à l’art ? (Sujet 2, série ES)

"C'est en apparence contradictoire : l'art, c'est l’esthétique, le sensible. Les conditions de l'insensibilité ne reposent pas sur l'individu. Tant que l'on est sensible à la haine, à l'amour, au désir, on ne peut pas ne pas être sensible à l'art. La question est donc : qu'est-ce qui, dans l'art, peut le rendre insensible ? Nous avons deux types de réponse à travers l'art militant et l'art contemporain. Il s'agit d'un art qui s'engage et d'un art qui pense. Il n'y a pas de sensibilité. Ces deux formes d'art permettent ET présupposent l’insensibilité. Un art qui essaie de me faire penser ou de me faire la morale ne parle pas à ma sensibilité. La question est alors : s'agit-il toujours d'art ?"

Le désir est-il la marque de notre imperfection ? (Sujet 1, série S)

"Le désir désigne, étymologiquement, la 'nostalgie' ou 'l'absence de l'étoile'. On désir souvent ce dont on manque. Mais pas tout le temps. Une personne que nous aimons, nous la désirons indépendamment de ce manque, nous la désirons même lorsqu'elle est là, contrairement à l'eau lorsqu'on a soif. Il y a donc deux formes de désir. Et la force de l'homme est d'être capable de désirer quelque chose sans en manquer. C'est là l'expression de notre propre perfection."

Éprouver l'injustice, est-ce nécessaire pour savoir ce qui est juste ? (Sujet 2, série S)

"C'est un sujet qui peut être débattu, par exemple, chaque fois que des "racisés" dénient à quiconque le droit de parler du racisme. Ce sentiment que l'on ne parle bien que de ce que l'on connaît ou dont on est la victime repose sur le postulat que l'on ne parle que de ce qu'on éprouve. Les gens qui parlent pas sans éprouver n'ont qu'une connaissance abstraite. Mais en même temps, ceux qui éprouvent ont des œillères. Leur jugement est altéré par leurs sensations. Ils ne voient que ça, ils sont myopes par leurs problèmes. Pour l'éviter, il faut la capacité à souffrir des douleurs qui nous sont épargnés. L'empathie permet d'apporter une alternative."

L'expérience peut-elle être trompeuse ? (Sujet 1, série technologique)

"En elle-même non, l'expérience n'est pas trompeuse. J'ai l'expérience que la terre est plate, c'est incontestable. Ce qui est trompeur, c'est de confondre mon expérience avec une vérité, une norme. Chacun peut s'apercevoir que la terre est plate. C'est vrai de l'éprouver, c'est faux de le déduire."