"Gilets jaunes" : Macron enfile le costume du pacificateur

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Emamanuel Macron
Emmanuel Macron a donné un discours mardi, mêlant transition écologique et réponse aux gilets jaunes. © Ian LANGSDON / POOL / AFP
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Dans un discours consacré mardi à la transition écologique, le président a remis la paix sociale au centre du jeu. Adouci face aux "gilets jaunes", il a joué la carte de l'empathie… sans bouger sur le fond.

Il a fallu deux semaines exactement pour que les mots changent. Mercredi 14 novembre, dans un entretien sur TF1 depuis le porte-avions Charles de Gaulle, Emmanuel Macron assurait "entendre" la colère des "gilets jaunes" mais, immédiatement après, appelait à la "méfiance". Mardi 27, lors d'un discours qui devait lui permettre de détailler sa stratégie en matière de transition écologique, le chef de l'État a abandonné la méfiance pour l'empathie. "J'entends la colère qui a sa part de légitimité", a-t-il déclaré, ajoutant qu'il ne pouvait "que comprendre et partager" les craintes des manifestants.

Un discours adouci, donc, alors que le mouvement des "gilets jaunes", s'il a mobilisé moins de personnes après la grosse journée de mobilisation du 17 novembre, se poursuit néanmoins et s'accompagne parfois de violences.

La câlinothérapie pour les "gilets jaunes"

Dans ce contexte, Emmanuel Macron ne pouvait faire l'économie d'une adresse directe aux mécontents. Ce fut chose faite dès le début de son discours, puis après avoir détaillé la marche à suivre de la transition écologique.

" Je ne confonds pas les casseurs et les concitoyens qui veulent faire passer un message. J'entends la colère qui a sa part de légitimité. "

Le président a voulu donner une image d'élu compréhensif et à l'écoute. "Je ne confonds pas les casseurs et les concitoyens qui veulent faire passer un message", a-t-il prévenu. Et "j'entends la colère qui a sa part de légitimité". Prenant soin de se montrer à hauteur de ces "classes laborieuses" qu'il évoquait lundi, Emmanuel Macron a multiplié les marques d'empathie. "J'ai vu les difficultés pour ceux qui roulent beaucoup et ont du mal à boucler les fins de mois. Ils disent que c'est toujours les mêmes qui font des efforts et ils ont raison. On les a conduits dans cette situation, collectivement, mécaniquement. Ils ne sont pas les auteurs de cette situation mais en sont les premières victimes."

Le chef de l'État n'a pas hésité à prendre sa part de responsabilités, reconnaissant que les "réponses" gouvernementales étaient "trop abstraites, trop uniformes", ne prenant en compte ni les spécificités des territoires, selon qu'ils sont ruraux, périurbains ou ultramarins par exemple, ni celles des secteurs. "Il nous faut rendre les choses tangibles", a-t-il estimé en admettant qu'une mesure comme le chèque-énergie, incomprise des Français, restait obscure même pour lui. "Il nous faut apporter des solutions pragmatiques au plus près du terrain."

Mais de solutions pragmatiques, il en fut assez peu question pendant l'heure qu'a duré le discours d'Emmanuel Macron. Hormis une promesse de fluctuation de la fiscalité du carburant, que l'exécutif a du reste peiné à expliquer concrètement par la suite, le chef de l'État s'est contenté de fixer une nouvelle échéance dans trois mois, après un débat national sur la transition écologique. L'opposition n'a d'ailleurs pas tardé à le souligner. "À ceux qui se demandent comment boucler leur budget dans trois jours, Emmanuel Macron répond : rendez-vous dans trois mois", a commenté Marine Le Pen. "C'est maintenant qu'il faut faire le moratoire sur les carburants", a réagi un "gilet jaune" au micro d'Europe 1. "Vous croyez que ça nous amuse, nous, d'être sur les ronds-points ?"

Lucidité affichée face à la crise "profonde"

Au-delà de la crise des "gilets jaunes", Emmanuel Macron a reconnu un problème plus vaste, une fracture sociale profonde, d'ailleurs partagée selon lui par bon nombre de démocraties occidentales. "Il y a dans ce qui s'exprime quelque chose qui vient de plus loin, et sans doute de plusieurs décennies. Je suis déterminé à prendre en charge les sentiments profonds qui se sont exprimés et que j'ai identifiés. En face de ces ressentiments, je ne me déroberai pas. Je considère que notre devoir est d'apporter une réponse." Et le président d'identifier un problème, la "perte de sens de ce qu'est l'aventure collective qu'est une nation". Ces mots ne sont d'ailleurs pas sans rappeler ceux utilisés à bord du Charles de Gaulle le 14 novembre. "Je n'ai pas réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants", disait alors le chef de l'État.

C'est donc vêtu du costume du pacificateur qu'Emmanuel Macron a souhaité apparaître mardi, se disant déterminé à "bâtir un autre contrat social", "rebâtir la confiance dans la nation" et "transformer les colères en solution". Pour cela, une seule méthode : expliquer, encore et toujours. "Il faut faire la pédagogie à nouveau de ce qu'est notre système. Je suis convaincu de cela depuis plusieurs mois", a martelé le président. "Ce que dit cette crise, c'est le sens profond du consentement à l'impôt. On doit expliquer aux gens ce qu'il y a en face de leur agent. Si personne ne le fait, tout le monde va croire que c'est normal que l'école soit gratuite ou que la collectivité paye quand on arrive en fin de vie."

 

Cette carte de la pédagogie est celle utilisée par Emmanuel Macron depuis le début de son quinquennat. Que ce soit sur les ordonnances de réforme du code du travail ou les 80 km/h, la réforme de la SNCF ou celle des universités, l'ensemble de la macronie en appelle chaque fois à se montrer patient et didactique mais ferme. On pourrait même retrouver la trace de cette méthode dès la fin 2014, lorsque celui qui était alors ministre de l'Économie s'échinait à convaincre ses adversaires politiques du bien-fondé de sa loi activité, et reprochait à ceux qui s'y opposaient toujours après des heures de débat d'être dans la "posture". Quatre ans plus tard, en privé, l'exécutif se dit convaincu que la fracture vient d'abord, et avant tout, d'une incompréhension. Il semble que le macronisme n'intègre toujours pas le désaccord sincère dans son champ des possibles.