Violences policières contre les Noirs : aux Etats-Unis, "deux sociétés marchent l'une à côté de l'autre"

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Minneapolis - Commerce en feu - 29 mai 2020 5:26
Troisième nuit de violences à Minneapolis, aux Etats-Unis, depuis la mort d'un homme noir lors d'une interpellation brutale de la police. © KEREM YUCEL / AFP
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Une troisième nuit de violences a éclaté à Minneapolis, dans la nuit de jeudi à vendredi, en réaction à la mort lundi d'un homme noir, George Floyd, lors d'une interpellation brutale avec la police. Un commissariat a été brûlé. Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis, analyse la situation sur Europe 1 vendredi.
INTERVIEW

La ville de Minneapolis, aux Etats-Unis, a connu une troisième nuit de violences, entre jeudi et vendredi, après la mort d'un homme noir de 46 ans. George Floyd est en effet décédé lors d'une interpellation violente de la police, lundi. La scène, filmée par une passante, montre un agent de police le plaquer au sol en gardant pendant de longues minutes son genou sur son cou alors que le quadragénaire ne cesse de répéter qu'il ne "peut pas respirer". 

Depuis sa mort, des affrontements ont éclaté dans cette ville du Minnesota. Un commissariat a été incendié sous le regard de milliers de personnes venues exprimer leur colère. Et une trentaine de magasins ont également été pillés. Des manifestations plus pacifiques ont aussi eu lieu en Californie et des autoroutes ont été bloquées. 

Le gouverneur de l'Etat du Minnesota a autorisé l'intervention de la garde nationale. Démarche que Donald Trump a appuyé à sa manière dans un tweet, dans lequel il affirme que "lorsque les pillages démarrent, les tirs [d'armes à feu] commencent". Un tweet immédiatement signalé par le réseau social comme étant "une apologie de la violence"

Europe 1 analyse la situation vendredi avec Jean-Eric Branaa, spécialiste des Etats-Unis et auteur de nombreux ouvrages.

À quoi assiste-t-on maintenant ? Est-ce comparable à une affaire Rosa Parks ?

"C'est comparable à une autre affaire qui a eu lieu en 2014 : la mort d'Eric Garner, un homme noir qui avait été asphyxié lors de son arrestation par des policiers. Et ça s'inscrivait dans un contexte de morts par des policiers qui étaient un petit peu à répétition et qui affolaient la communauté afro-américaine. Celle-ci avait l'impression de subir un racisme systémique, comme l'a dit Joe Biden il y a deux jours. Ça découle aussi de l'affaire Rosa Parks, mais ça découle en réalité de la naissance des Etats-Unis, un pays qui s'est construit à partir de l'esclavage."

On a parfois l'impression que peu de choses ont changé depuis l'affaire Rosa Parks…

"Il y a toujours deux sociétés qui marchent l'une à côté de l'autre. Les propos de Joe Biden sont importants parce qu'on est dans un contexte de campagne électorale. Ce qu'explique le candidat démocrate, c'est que savoir comment on va construire l'avenir est aussi important pour l'analyse d'aujourd'hui. Joe Biden dit qu'il faut se pencher sur cette question-là. Mais rappelons-nous que c'était déjà la promesse de Barack Obama en 2008. On est à nouveau dans cet espoir d'une société post-raciale. On a vu que ça avait été très compliqué et ça va encore l'être."

À Minneapolis, ce ne sont pas les premières émeutes de ce genre. Y a-t-il un contexte social particulier ? 

"Il y a un contexte social partout aux Etats-Unis. Dans ce type d'émeutes, ce n'est pas tant le racisme que la pauvreté qui est en cause. À chaque fois on se rend compte que la population afro-américaine est celle qui souffre d'un déficit de santé, d'emploi, de logement… 

En réalité, il y a un déficit d'espoir pour cette société et c'est là où il faut agir avant tout. L'enjeu est de réintégrer les gens en leur donnant l'espoir de pouvoir participer, eux aussi, à ce rêve américain. Et c'est toujours la même problématique. Mais Minneapolis, c'est aussi la rencontre avec des policiers véreux."

Qui étaient les policiers mis en cause dans la mort de George Floyd ?

"Sur les quatre policiers mis en cause, deux avaient déjà été fréquemment mis en cause pour des violences policières. Le principal policier avait été mis en cause à 18 reprises. De nombreuses enquêtes ont été menées autour de lui. Et il avait toujours le droit de porter une arme, de faire des arrestations. Cela pose un vrai problème au niveau de la police américaine qui doit être également revue. Dans cette campagne, l'enjeu sera aussi la réforme de la justice et la réforme de la police."

On dit souvent que ce racisme anti-noir est extrêmement concentré sur le Sud-Est du pays au Texas, en Louisiane… Y a-t-il un nouveau "foyer" à Minneapolis ?

"Ce n'est pas un nouveau foyer. En réalité, si l'esclavage était concentré dans le Sud au moment de la construction des Etats-Unis, c'est parce qu'il y avait la culture du coton et du tabac et qu'il y avait cette main d'oeuvre. Encore aujourd'hui, on trouve dans ces Etats la plus grosse population afro-américaine. Mais au moment de la Révolution industrielle, beaucoup d'Afro-américains ont traversé les Etats-Unis pour aller dans le Nord.

Le Minnesota est à la lisière ouest de ce qu'on appelle encore aujourd'hui la ceinture de la rouille, la rust belt. En remontant, vous trouvez une population afro-américaine très forte dans tous les Etats : le Wisconsin, l'Illinois, le Michigan, la Pennsylvanie. Dans la plupart de ces Etats, un quart de la population, voire plus, est afro-américaine. Et c'est généralement la population la plus pauvre."

Vous qui avez beaucoup écrit sur le président américain, comment pensez-vous que Donald Trump peut s'en sortir ? 

"Donald Trump s'est fait piéger. Il n'a déjà pas su très bien gérer la crise sanitaire au départ. Il s'est fait dépasser. Derrière, il y a la crise économique qu'il ne maîtrise pas. Et il y a maintenant une crise sociale qu'il ne gère pas très bien puisqu'on voit que ce tweet malheureux va effectivement mettre le feu aux poudres. Et en plus de ça, il se paie un conflit avec son réseau social préféré, ce qui est contre-productif. Il n'avait pas besoin de ça pour sa campagne, qui est en très grand danger."

Europe 1
Par Jean-Sébastien Soldaïni, édité par Céline Brégand