Avec l’indépendance du Kurdistan irakien, la région va-t-elle s’embraser ?

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À Erbil, les Kurdes étaient à la fête lundi soir, alors que les résultats du référendum d'autodétermination n'étaient pas encore connus. © SAFIN HAMED / AFP
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Après la tenue du référendum d’indépendance du Kurdistan irakien dont la victoire ne fait aucun doute, le risque d’escalade est réel dans cette région déjà fragilisée par Daech.

Que le "oui" l’emporte au référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien n’est plus qu’une formalité. Selon la commission électorale kurde, près de trois électeurs sur quatre ont participé au scrutin, soit trois millions de votants. Et les Kurdes étaient déjà à la fête à Erbil, la capitale, lundi soir alors que les résultats n’étaient pas encore connus. Toutefois, le président du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, l’a prévenu : la déclaration d’indépendance ne viendra pas tout de suite. Il entend d'abord amorcer des "discussions sérieuses" avec Bagdad, pour régler des contentieux. Des pourparlers qui laissent plutôt craindre une escalade de la violence, tant le pouvoir central n’entend pas céder ce territoire du Nord.

Le spectre de violences avec Bagdad. Contestant la validité du scrutin organisé "unilatéralement" par le Kurdistan irakien, Bagdad prépare déjà sa riposte. L’exécutif a exclu toute discussion sur la sécession de la zone kurde, et pourrait bientôt envoyer l’armée - ou des milices - dans les zones disputées par les Kurdes, notamment à Kirkouk (en dehors des trois provinces du Kurdistan irakien, Erbil revendique des territoires qui ont été reconquis à Daech par les forces armées kurdes, les peshmergas, comme Kirkouk).  

"Massoud Barnazi, le président du Kurdistan irakien, a dépassé un seuil critique aux yeux de Bagdad, et il faut prendre au sérieux les menaces du pouvoir central. La perspective d’un affrontement est très probable", assure à Europe1.fr Myriam Benraad, professeure assistante en sciences politiques à l’université de Leyde aux Pays-Bas et spécialiste des questions du Moyen-Orient. Craignant de voir des violences éclater entre pro et anti-indépendance, un "couvre-feu total" a d’ailleurs été imposé lundi soir dans certains quartiers de Kirkouk.

Un isolement sur le plan international. Au-delà de l’Irak, les pressions sont venues de toutes parts pour dissuader Massoud Barzani de poursuivre sur la voie de l’indépendance. À commencer par la Turquie, voisine de l’Irak qui compose avec sa propre minorité kurde : Ankara a mis en garde contre un risque de "guerre ethnique et confessionnelle" et a affirmé que toutes les options étaient sur la table, y compris celle militaire. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a par ailleurs menacé d’asphyxier économiquement les Kurdes d’Irak en fermant la frontière terrestre et les "vannes" de l’oléoduc qui leur permet d’exporter leur pétrole. "On va entrer dans une logique de blocus. Déjà l’Iran a fermé sa frontière aérienne avec le Kurdistan. Et Ankara peut prendre des mesures de rétorsions économiques, puisque c’est par la Turquie que s’écoule le pétrole kurde, mais aussi leurs importations", développe Myriam Benraad.

Une intervention extérieure encore peu probable. Ces pressions sont d’autant plus vives que le Kurdistan irakien ne reçoit l’appui officiel d’aucun État. Les pays voisins pourraient même trouver une "convergence d’intérêts" si le Kurdistan irakien poursuit sur la voie de l’indépendance. "Une ingérence (militaire) des pays extérieurs serait dramatique. Mais là, on est encore dans une logique de surenchère de discours, pour contraindre Massoud Barnazi à faire marche arrière", nuance la chercheuse. Et "si des troupes sont amassées à la frontière du Kurdistan et que la zone est asphyxiée économiquement, les Kurdes ne pourront pas tenir, ils n’ont pas les moyens" de mener la bataille, ajoute Myriam Benraad, qui en déduit que ce référendum d’autodétermination est "un projet mort-né".

Vers un regain territorial pour Daech ? La perspective d’un conflit armé entre Erbil et Bagdad ajouterait par ailleurs à l’instabilité de la région, alors que la guerre se poursuit contre Daech dans ses derniers bastions en Irak. "Daech joue de la faiblesse de ses adversaires. S’il y a un conflit entre Bagdad et les Kurdes, Daech va en profiter pour reprendre position dans des territoires délaissés par l’armée irakienne", ajoute Myriam Benraad. Daech a d'ailleurs déjà repris des poches en Irak, comme la province d'al-Anbar. Et la chercheuse de conclure : "Daech peut profiter du climat pour refaire ses armes et relancer sa conquête territoriale. C’est un scénario à envisager sérieusement."

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