Plus de 17.000 jeux et des consoles vieilles de 40 ans : à la BNF, plongée dans la plus grande collection de jeux vidéo au monde

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La BNF possède une des plus grandes collections au monde en matière de jeu vidéo. 1:59
La BNF possède une des plus grandes collections au monde en matière de jeu vidéo. © Clément LESAFFRE / Europe 1
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On associe logiquement bibliothèque et livres. Mais le travail d'archivage de la BNF, la Bibliothèque national de France, va bien au-delà : depuis plus de 25 ans, elle collecte tous les jeux vidéo sortis en France. Une collection monumentale destinée à la recherche et à la création d'une mémoire du jeu vidéo.
REPORTAGE

La BNF, la Bibliothèque nationale de France, est connue pour être la mémoire de la littérature et du cinéma. Mais ce qu’on sait moins, c’est qu’elle collecte également les jeux vidéo ! Depuis 1992, la loi oblige en effet les éditeurs à envoyer deux exemplaires de chaque jeu à la BNF, pour conservation. Ce qui en fait l’une des plus grandes collections publiques au monde, avec quelque 17.000 jeux vidéo archivés. Europe 1 a eu la chance de la visiter.

La caverne d'Ali Baba des "gamers"

Pour accéder au saint des saints du jeu vidéo, il faut descendre une dizaine de mètres sous terre, au dernier sous-sol de la BNF. C'est là que se trouvent les "magasins", espaces où sont conservés tous les documents collectés par la bibliothèque au fil des ans. Ces magasins sont situés dans des salles étanches, à température stable, "pour préserver les documents de la poussière, de la lumière, d’inondations potentielles et limiter le risque de vol". "Celui dédié aux jeux vidéo est loin d'être le plus grand mais on commence à manquer de place", prévient en préambule la conservatrice Élodie Bertrand, notre guide d'un jour. On comprend pourquoi en arrivant devant ledit magasin : sur des étagères, des centaines de boîtes bleues identiques s'empilent sur les rayonnages. À l'intérieur se cache la précieuse collection de jeux vidéo de la BNF.

La plupart des jeux sont stockés dans des boîtes numérotées pour la base de données numérique.

À moins de connaître par coeur les codes d'identification, utilisés pour faciliter l'accès dans la base de données, chaque ouverture de boîte est une surprise, y compris pour la conservatrice : "On va ouvrir une boîte pour que vous vous rendiez compte… Donc, là, on est sur des jeux Gameboy, fin des années 80, début des années 90". Super Mario Land, The Legend of Zelda, Tetris, Kirby, Mega Man… C'est tout un pan de l'histoire du jeu vidéo qui est contenu dans la boîte. Tous les jeux sont soigneusement conservés dans leur emballage d'origine. "On considère que la boîte fait autant partie du patrimoine que le jeu donc quand c'est possible on essaye vraiment de la récupérer", souligne Élodie Bertrand.

Mario, Zelda, Kirby... Tous les premiers héros du jeu vidéo sont à la BNF.

À la vue de ces jeux, n'importe quel amateur de jeux vidéo est envahi par la nostalgie. Mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. Un peu plus loin, dans un autre magasin, ce sont les jeux de console de salon qui sont entreposés. Pas de boîte de rangement ici, les jeux sont alignés sur les étagères dans leur boîte d'origine, comme dans une boutique spécialisée. Une véritable caverne d'Ali Baba pour les gamers. Ici, FIFA International Soccer, le premier opus de la célèbre série de jeux de foot, sorti en 1993, côtoie les hits de Nintendo ou encore Jurassic Park et les innombrables adaptations de films en jeux, pratique typique des années 90.

Mais la BNF ne collecte pas uniquement les jeux : elle possède également toutes les consoles de jeu, à commencer par une rareté : la Magnavox Odyssey. "C'est la toute première console de salon. Elle est sortie en 1972 aux États-Unis et en 1974 en France. On l'a obtenue dans une vente aux enchères", raconte Élodie Bertrand, la conservatrice. On est alors plus de dix ans avant Tetris et Super Mario. "Sur l'Odyssey, on jouait à des jeux très simples, on est sur les tout débuts du jeu vidéo. Il y avait juste un curseur qui se déplaçait. Mais ça suffisait pour jouer à des jeux de tir, de foot, de tennis (la première version de PONG est sur Odyssey) ou encore à des jeux éducatifs." Le point de départ de l'histoire du jeu vidéo et de la collection de la BNF.

La Magnavox Odyssey est considérée comme la première console grand public, destinée à être jouée dans le salon.

Une collection unique au monde

Les milliers de jeux vidéo stockés par la BNF n'ont pas atterri là par hasard : ils font l'objet d'un dépôt légal. "C'est une obligation, inscrite dans le code du patrimoine, pour tous les éditeurs, de déposer toutes leurs publications à la BNF. C'est François 1er qui a créé le dépôt légal, en 1537, initialement dans le but de contrôler ce qui s'écrivait contre lui dans son royaume. La loi a évolué avec le temps, intégrant tous les formats : les livres, la presse, les films et donc, les jeux vidéo", explique Pascale Issartel, directrice du département audiovisuel de la BNF.

Dans un souci de patrimonialisation du jeu vidéo, la bibliothèque nationale de France fait également appel à des donateurs pour étoffer sa collection et chine les raretés chez les antiquaires et dans les ventes aux enchères. Le tout constitue une collection unique au monde. "D'autres bibliothèques nationales s'appuient sur un dépôt légal mais aucune n'a une définition aussi large que celle de la France. Grâce à cela, la BNF possède la plus grande collection publique de jeux vidéo d'Europe, si ce n'est du monde", s'enorgueillit Pascale Issartel. 

Visiter les coulisses de la BNF, c'est remonter le temps et l'histoire du jeu vidéo.

À l’image des vieux manuscrits, les jeux sont copiés pour être préservés. Plus précisément, ils sont émulés. C’est le travail de Jean-Philippe Humblot, responsable de la section support du département multimédia de la BNF. "L’émulation consiste à remplacer une console de jeu par un logiciel, de sorte qu’on puisse faire tourner les jeux, prévus pour cette console, sur un ordinateur récent", explique-t-il. Ainsi, tous les jeux, notamment les plus anciens, restent jouables indéfiniment. "C'est un processus qui marche très bien avec les ordinateurs et les consoles datant d'avant 2000. On a des émulateurs de toutes les vieilles consoles comme l'Amiga, la Commodore 64, l'Atari ST, la NES, la Megadrive, etc. En revanche, on n'arrive pas à émuler les consoles plus récentes, comme la PS4 et la Switch."

Avec ces simili consoles de jeu, la BNF peut ainsi archiver l'intégralité du patrimoine vidéoludique. "On fait ce transfert pour des raisons de conservation, parce que ces supports vieillissent très mal et que les machines pour les lire vont disparaître. La seule manière de conserver les vieux jeux, c'est sur disque dur", souligne Jean-Philippe Humblot. L'expérience de jeu s'en retrouve cependant altérée car le matériel n'est pas le même, la manette non plus. Mais, au moins, les jeux sont préservés. "La priorité, c'est de copier les supports les plus anciens, par exemple les disquettes qui vieillissent très mal. Pareil pour les CD : au bout de 10 ou 20 ans, on n'est pas sûr de pouvoir les lire. En revanche, les cartouches ont une excellente durée de vie."

Jouer, transmettre et étudier

Et tout cela a un intérêt patrimonial. L'immense collection de la BNF n'est pas seulement destinée à remplir les lignes d'une base de données. Elle sert aussi à la recherche et à l'industrie. "On travaille pour les générations futures", résume Pascale Issartel, la directrice du département audiovisuel. "D'abord, pour les chercheurs qui, à l'avenir, pourront s'intéresser à des sujets que l'on imagine pas aujourd'hui. Donc on accumule les jeux vidéo, comme les livres, dans ce but. Nous travaillons donc avec les chercheurs, qui peuvent accéder aux jeux sur demande, mais aussi avec les professionnels et les écoles de jeu vidéo, pour faire connaître ce patrimoine."

Dans la salle audiovisuel de la BNF, une centaine de jeux vidéo sont disponibles en accès libre.

En revanche, c'est un peu plus compliqué pour le grand public. Impossible de venir à la BNF pour tester la Magnavox Odyssey ou faire quelques niveaux du premier Super Mario. "Les jeux sont soumis au droit d'auteur, on ne peut donc pas les rendre tous jouables en libre-accès", explique Pascale Issartel, avec une pointe de regret. "Mais, nous faisons une sélection d'une centaine de jeux, disponible dans la salle dédiée à l'audiovisuel, afin que le public puisse avoir un aperçu de l'histoire du jeu vidéo. Nous mettons en avant des jeux qui nous semblent intéressants sur le plan qualitatif et patrimonial", conclut-elle.

Preuve que le jeu vidéo occupe une place croissante dans la culture : une soixantaine de jeux vont  être utilisés comme ressource, en plus des livres et des films, pour "Fantasy, retour aux sources", un cycle dédié au genre du Seigneur des Anneaux, qui se tient à la BNF de janvier à mars (en parallèle de l'exposition Tolkien). Ils côtoieront livres et films et feront même l'objet de conférences.