Cannes : les films présentés au festival sont-ils rentables ?

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© PIERRE-FRANCK COLOMBIER / AFP
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Ovationnés par la critique, récompensés par un prix... les films qui font l’événement à Cannes ne rencontrent pas toujours leur public, ce qui pousse certaines productions américaines à bouder le plus grand festival du monde.
ENQUÊTE

Parasite, Le jeune Ahmed, Sibyl, Douleur et gloire… presque trois semaines après la fin du festival de Cannes, les films présentés sur la Croisette ont envahi les salles obscures, à la conquête du public. Mais que donnent les films cannois en salles ? Est ce qu'ils attirent le public ou au contraire le repoussent ? Ni une sélection, ni un prix à Cannes ne garantissent un succès. En revanche, les récompenses mettent un coup de projecteur sur un film, et permettent au public de suivre sa sortie, là ou en temps normal les spectateurs ne l'auraient peut-être pas vu passer dans la vingtaine de films qui sortent chaque semaine.

Parasite du coréen Bong Joon Ho, lauréat de la Palme d’or 2019 a enregistré 375.000 entrées pour sa première semaine en salles, un véritable record en France pour un film en langue coréenne. À titre de comparaison, c’est bien plus que la dernière comédie avec Mathilde Seigner, Ni une ni deux, qui plafonne à 70.000 entrées après deux semaines. Douleur et Gloire, le film de Pedro Almodovar, qui a valu le prix d'interprétation à Antonio Banderas, en est à 700.000 entrées. Là encore, c'est une belle performance. À l’inverse, le film des frères Dardenne sur la radicalisation, Le Jeune Ahmed, pourtant prix de la mise en scène, en est à 126.000 entrées seulement, soit le pire démarrage pour une réalisation du duo.

Ce qui semble clair, c'est que si le sujet du film n'intéresse pas le public, prix à Cannes ou pas, il ne se déplacera pas. "C’est quand même le film le moins commercial des frères Dardenne. Il n’y a pas une Marion Cotillard ou une Cécile de France pour le porter, et le sujet en soi est extrêmement difficile. Ça passe ou ça casse", relève Xavier Albert, dirigeant de la branche française d'Universal Pictures qui a notamment distribué le film d'ouverture de Cannes, The Dead Don't Die.

Présenter un film à Cannes : un investissement très coûteux... et hasardeux

Si le Festival de Cannes garantissait systématiquement un succès aux films qui y sont présentés, on imagine bien que tous les producteurs se battraient pour y aller, ce qui n’est pas forcément le cas. "Il y a un risque financier : vous dépensez beaucoup d’argent, parce que venir à Cannes coûte cher, surtout pour les Américains. Vous espérez que la présence à Cannes vous ramène de l’upside, c’est à dire un revenu supplémentaire, une exposition supplémentaire et donc un box-office supplémentaire", poursuit Xavier Albert. À titre d’exemple, le dernier Star-Wars, Solo : A Star Wars Story, présenté l'an dernier à Cannes en grande pompe, fête somptueuse et feu d'artifice à l'appui, a récolté de mauvaises critiques et enregistré le pire résultat au box-office des derniers opus de la franchise.

En outre, Cannes est généralement associé au cinéma d’auteur, ce qui peut avoir un effet repoussoir pour des grosses productions américaines. Terminé à la dernière minute, le film de Tarantino Once Upon a Time… in Hollywood a créé l’événement cette année sur la Croisette,où ont débarqué notamment ses deux tête d’affiche, Leonard DiCaprio et Brad Pitt. Au total, Sony a envoyé une centaine de personnes sur place, avec location de chambres au Carlton et à l'Eden-Roc, et un marketing spécifique autour de cet événement. Bref, des sommes importantes déboursées pour presque rien, puisque le film est reparti de la compétition bredouille. 

"Ils viennent en business class, en jet privé dans les plus grandes chambres d’hôtel. Envoyer les acteurs et l’équipe d’un film à Cannes peut coûter des centaines de milliers de dollars, sachant que si le film est mal reçu, c’est un investissement un peu perdu", abonde Jordan Mintzer, correspondant du Hollywood Reporter.

Une question de calendrier ?

"Ce qui compte pour les studios (américains, ndlr), c’est d’accompagner les films de prestige aux oscars. Les studios trouvent désormais que Cannes se déroule un peu trop tôt. La plupart des films oscarisables font leur avant-première à la rentrée, au festival de Venise", pointe Jordan Mintzer.

Les oscars se déroulent en février, près de deux mois avant Cannes. Donc les productions font leur choix. Mais au vu de l’historique du festival, une Palme d’or reste quand même une valeur sûre, en attirant en moyenne 1,4 million de spectateurs dans les salles en France. Apocalypse Now, Palme d'or 1979, avait même terminé à la deuxième place des films ayant le plus rapporté au niveau mondial cette année-là.

Europe 1
Par Matthieu Charrier, édité par Romain David