Michel Cardon, près d'un demi-siècle derrière les barreaux

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Michel Cardon est incarcéré depuis plus de 40 ans. (Photo d'archives) © AFP
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La justice a examiné jeudi la demande de libération conditionnelle d'un détenu emprisonné depuis plus de 40 ans dans l'indifférence générale.

Derrière le numéro d'écrou 7147 se cache un homme que peu connaissent. Jusqu'en 2016, Michel Cardon n'a reçu aucune visite au centre de détention de Bapaume, dans le Pas-de-Calais. La prison a pourtant été son adresse pendant la majeure partie de sa vie : incarcéré à l'âge de 26 ans, l'homme en a aujourd'hui près de 70. Condamné pour meurtre, il est en droit de déposer une demande de libération conditionnelle depuis une vingtaine d'années. Mais ce n'est que jeudi, grâce à un article de presse et à l'indignation d'un avocat, que la justice s'est enfin penchée sur sur son sort.

Condamné à perpétuité. Avant d'être un détenu, Michel Cardon est un enfant picard, né en 1951 à Amiens. Placé en famille d'accueil à huit ans, il trouve de premiers petits boulots, notamment comme "ramasseur de cartons", selon le JDD. Puis commet ses premiers forfaits. Un soir d'automne, en 1977, il cambriole avec un complice la maison d'un vieillard handicapé. Le vol tourne mal et la victime reconnaît le visage de Cardon, son voisin. Les malfaiteurs battent le vieil homme à mort pour un butin dérisoire : 200 francs et quelques babioles, dont une soupière et des boîtes de conserve. Ses principales économies, cachées sous le matelas, échappent à la vigilance des deux compères, passablement éméchés.

La police ne met pas longtemps à identifier et arrêter les voleurs. Michel Cardon et son complice sont incarcérés le 29 octobre 1977, dans l'attente d'un procès à l'enjeu de taille : la peine de mort, contre laquelle Robert Badinter milite déjà avant d'être ministre, continue d'être prononcée, notamment pour les meurtres de personnes âgées ou infirmes. Les procès-verbaux d'audition présentent Michel Cardon comme un "inculte", "sachant à peine lire et écrire", rapporte La Croix. Au procès, l'avocat général requiert la peine capitale, tout en reconnaissant que "les fées ne se sont pas penchées sur son berceau". Grâce à la plaidoirie de son avocat, qui décrit aux jurés les soubresauts d'une tête coupée par la guillotine, l'accusé échappe au pire. Il est condamné à la prison à perpétuité.

"Il pesait à peine 50 kg". Au début, "il avait ses garçons au téléphone de temps en temps", se souvient auprès de La Voix du Nord son ancien codétenu, probablement l'homme qui le connaît le mieux. Mais petit à petit, les coups de fil s'espacent. "Ils ne sont jamais venus le voir", pas plus que le reste de ses amis ou sa famille. En 38 ans de détention, Michel Cardon ne reçoit aucune visite. Levé aux aurores, il fume, boit du café et regarde la télévision. "De temps en temps, j'arrivais à le faire sortir en promenade, mais il n'y restait jamais longtemps, il était toujours pensif, seul dans ses mémoires", raconte le codétenu. "Ses loisirs ? C'était sa cigarette. Il mangeait peu, il pesait à peine 50 kg quand je suis sorti."

Quelques mois après sa propre libération, le codétenu est le premier à demander à voir Michel Cardon au parloir, en 2016. Choqué par l'état de santé de son ami, qui se détériore dans l'indifférence générale, l'homme alerte la presse. La Voix du Nord publie un long article, qui tombe entre les mains du pénaliste Éric Morain. "J'ai mal dormi à cause de vous, Michel", écrit l'avocat dans une lettre publique, avant même de rendre visite au détenu à Bapaume. "Au moment de votre incarcération, le ministre de la Justice s'appelait Alain Peyrefitte, à moins que ce ne fût Olivier Guichard. Raymond Barre était Premier ministre. Tous ces gens illustres et puissants sont morts depuis longtemps. Pas vous. Pas encore."

Le physique de Robinson Crusoé. L'avocat se rend au centre de détention et découvre un homme fatigué, qui lui fait penser à Robinson Crusoé. "Il avait une barbe qui lui mangeait le visage, la bouche tordue après un AVC, des difficultés d'élocution du fait de problèmes cardiaques…" Le prisonnier est sourd d'une oreille et partiellement aveugle. "Mais il a aussi l'un des plus beaux sourires que j'aie vus de ma vie", se souvient Éric Morain. Le conseil se saisit du dossier et formule une demande de libération conditionnelle. Puis adresse à Emmanuel Macron une demande de grâce présidentielle, soulignant l'absence de "dangerosité" de son client, "éteint par cette trop longue détention".

La commission pluridisciplinaire des mesures de sûreté de Lille (CPMS) examine le dossier en janvier et s'étonne. Pas informé, pas entouré, Michel Cardon semble avoir été "oublié en détention" et "aucun projet d'exécution de peine n'a été imaginé à son sujet", alors qu'il aurait pu demander à être libéré sous contrôle judiciaire depuis une vingtaine d'années, comme le prévoit la loi. La commission évalue le risque de récidive comme "résiduel". Si l'argument fait mouche, l'homme pourrait être libéré dans les prochains mois… Mais resterait l'un des détenus ayant effectué l'une des plus longues peines de France.

Accord unanime à l'audience, décision le 30 mars

Jeudi, du directeur de la prison de Bapaume au procureur d'Arras, tous les acteurs de l'audience devant le tribunal d'application des peines se sont accordés pour dire que Michel Cardon devrait être libéré. Le parquet a donné son accord à condition que l'homme soit accueilli dans une structure agréée. Un Ehpad à Bapaume ou un centre d'hébergement et de réinsertion sociale de la région parisienne sont envisagés. 

"C'était une audience qui aurait pu avoir lieu il y a 20 ans. (…) Il faut le réintégrer dans la communauté des hommes, il faut lui réapprendre, comme quand on a oublié une langue étrangère. Il va falloir qu'il refasse des gestes du quotidien. Pour vous donner un exemple très simple, quand on est en détention, on n'ouvre pas les portes, donc il va falloir qu'il apprenne à ouvrir une porte", a réagi Éric Morain auprès d'Europe 1. La décision est attendue le 30 mars prochain.