La France peut-elle se passer du glyphosate ?

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Plus de 9.000 tonnes de glyphosate sont consommées chaque année en France, dont 8.000 pour l’agriculture.
Plus de 9.000 tonnes de glyphosate sont consommées chaque année en France, dont 8.000 pour l’agriculture. © PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Après avoir laissé entendre qu’il voulait l’interdire, le gouvernement promet lundi "des progrès significatifs" pour sortir de la dépendance à cet herbicide controversé.

Le glyphosate vit-il ses dernières années en France ? Le gouvernement a promis lundi de s'engager à "des progrès significatifs" d'ici 2022 pour tous les pesticides, dont le glyphosate, selon des propos du porte-parole Christophe Castaner cités par l’AFP. "Le Premier ministre a arbitré pour faire en sorte que ce produit soit interdit en France, ainsi que tous ceux qui lui ressemblent et qui menacent la santé des Français, d'ici la fin du quinquennat", avait-il déclaré un peu plus tôt sur BFMTV et RMC. Mais la France a-t-elle vraiment les moyens de s’en passer ? Eléments de réponse.

Quel est vraiment l’ambition du gouvernement ?

"Le Premier ministre a arbitré pour faire en sorte que ce produit soit interdit en France", a, dans un premier temps, déclaré Christophe Castaner sur BFMTV et RMC, lundi matin. Mais dans une déclaration transmise à l’AFP un peu plus tard, le porte-parole du gouvernement s’est montré un peu plus nuancé : "Avant la fin du quinquennat, le gouvernement s'engage à obtenir des progrès significatifs pour tous les pesticides". "L'objectif est qu'on puisse trouver des produits de substitution d'ici la fin du quinquennat", a précisé le porte-parole du gouvernement, s'alignant sur un communiqué de Matignon lui aussi publié lundi matin.

Le Premier ministre a en effet demandé aux ministères de l'Agriculture et de la Transition écologique de lui présenter "les conditions d'un plan de sortie" du désherbant controversé "avant la fin de l'année". "Le gouvernement arrêtera alors sa position, qu'il confrontera à celles de la Commission (européenne, ndlr) et des autres Etats membres, pour trouver les conditions d'une transition raisonnable vers la sortie du glyphosate", ont précisé les services de Matignon dans un communiqué.

" Il est hors de question que si l'Europe dit oui, la France dise non ! Pas de distorsion "

En clair, rien n’est encore tranché. Et il n’est pas certain que la France penche en définitive pour une interdiction pure et simple. Alors que les Etats européens doivent décider début octobre du prolongement ou non de l’autorisation du glyphosate en Europe, deux avis divergent au sein de de l’exécutif français. Le ministre de l'Agriculture Stéphane Travert avait suggéré vendredi que la France propose de prolonger de "cinq à sept ans" l'autorisation de l'usage du désherbant. Mais dans une interview au quotidien Ouest France samedi, le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot avait affirmé que "la justice et l'Histoire nous rattraperont" si rien n'est fait pour remédier au problème phytosanitaire. Matignon, pour sa part, s’est contenté de souligner que la proposition de la Commission européenne de prolonger l’utilisation de dix ans portait "sur une durée trop longue".

La France pourrait-elle contourner une décision européenne ?

En théorie, chaque Etat peut retirer une autorisation de commercialisation sur son territoire, même si l’Union européenne en a décidé le contraire. La France a d’ailleurs déjà prévu l’interdiction totale du glyphosate hors agriculture d’ici le 1er janvier 2019. Reste qu’une interdiction qui irait à l’encontre des autres pays européens placerait les agriculteurs français dans une situation de concurrence jugée insoutenable par les acteurs du secteur. "Il est hors de question que si l'Europe dit oui, la France dise non ! Pas de distorsion", a martelé lundi la présidente de la FNSEA Christiane Lambert.

Au sein de l’Union européenne, le débat sur son interdiction doit être tranché avant le 15 décembre, date d’expiration de l’autorisation d’utiliser la molécule. Le Portugal est favorable à son interdiction. Mais ce n’est pas le cas de la Grande-Bretagne, l'Irlande, la République tchèque, la Roumanie et l'Espagne, par exemple. Les autres pays prévoient de s’abstenir, ou n’ont toujours pas communiqué de réponse (c’est le cas de l’Allemagne, notamment). Le vote devant être obtenu à la majorité qualifiée, la voix de la France est donc indispensable.

La France est-elle dépendante du glyphosate ?

Que Paris décide ou non d’interdire le glyphosate n’éludera pas une ultime question : la France peut-elle s’en passer ? Dans le jardinage ou l’entretien des espaces publics, l’interdiction, prévue pour 2019, ne semble pas susciter de polémique. Recouvrir les espaces verts de copeaux de bois, de sols artificiels ou arracher à main nu des mauvaises herbes suffit à remplacer les produits chimiques.

Dans l’agriculture, en revanche, c’est une toute autre affaire. Plus de 9.000 tonnes de glyphosate sont consommées chaque année en France, dont 8.000 pour l’agriculture. Selon le cabinet de consultants spécialisé en agri-environnement Envilys, le glyphosate est utilisé en France sur 38% des surfaces cultivées en blé et colza, 26% de celles cultivées en orge et 25% de celles cultivées en tournesol. D’après la Fondation Concorde, qui rassemble des experts spécialisés sur la question, une interdiction du glyphosate représenterait un surcoût de près d’un milliard d’euros pour les agriculteurs. La FNSEA, elle, parle d’un chiffre deux fois plus élevé.

" La seule alternative possible est mécanique, avec des conséquences en termes d’utilisation de carburant, de gaz à effet de serre et d’érosion des sols "

Il faut dire que les alternatives sont limitées. Herbicide d’une efficacité sans pareil, le glyphosate, présent dans la composition de 750 produits - le plus connu étant le Round-up – représente une économie de temps, d’efforts et de personnel non négligeable pour les agriculteurs français. Du côté des herbicides, il n’existe qu’une alternative : le glufosinate-ammonium. Et si ce dernier n’est pas classé comme "cancérogène probable" par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), il est tout de même soupçonné d’entraîner des troubles neurotoxiques importants et d’avoir des effets dévastateurs sur l’environnement.

"La seule alternative possible (à rendement équivalent ndlr) est mécanique : retourner la terre au tracteur pour arracher toutes les mauvaises herbes, avec des conséquences en termes d’utilisation de carburant, de gaz à effet de serre et d’érosion des sols", ajoute la Glyphosate task force, un groupement professionnel pro-glyhosate cité par Le Monde.

Mais s’il semble difficile de pouvoir s’en passer brutalement, une transition par étape semble largement plus réaliste. Depuis 2010, le réseau Dephy, un ensemble de 3.000 exploitants engagés dans la réduction progressive des pesticides, assure avoir réduit la fréquence des traitements de 11 % pour les grandes cultures, de 12 % pour la viticulture, de 25 % pour la production de légumes ou encore de 33 % en horticulture ; le tout sans baisse de rendement. L’utilisation du glyphosate, elle, diminuerait de près de 12% par an en moyenne. La méthode ? Ne pas proscrire le pesticide dans les moments où l’on en a le plus besoin. Mais le remplacer dès qu’on peut par des méthodes alternatives : travail du sol, alternance du labour et du "non-labour", rotation des cultures etc. Au fil des ans, les connaissances en la matière et les technologies progressent. Et l’enjeu, pour le gouvernement, sera de les soutenir encore davantage.