"Gilets jaunes" : une "lutte des territoires" aux origines du mouvement

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ANALYSE - Au micro de Wendy Bouchard sur Europe 1, Robert Namias, spécialiste de la vie politique, et Jean Viard, directeur de recherches au CNRS, voient dans le mouvement des "gilets jaunes" l'émanation d'une lutte entre la France des métropoles et celles des territoires.

LE TOUR DE LA QUESTION

Née sur les réseaux sociaux, nourrie par la grogne des automobilistes face à la hausse des taxes sur les carburants, la fronde des "gilets jaunes" s'éloigne, par bien des aspects, des mouvements protestataires de ces dernières décennies. "Aujourd'hui, c'est un mouvement très difficile à analyser", observe Robert Namias au micro de Wendy Bouchard dans Le tour de la question sur Europe 1. "Il n'y a pas eu vraiment, depuis le début de la Cinquième République, de mouvement de cette nature", estime ce spécialiste de la vie politique française.

Pour quelles revendications ? Pour lui, les "gilets jaunes" échappent à la fois aux mouvements sociaux et à la fois aux grandes grèves qui ont pu, par le passé, faire reculer de précédents gouvernements. Notamment parce que, derrière la grogne contre la fiscalité écologique qui a contribué à faire bondir le prix des carburants à la pompe, aucune revendication claire n'a encore émergé. "C'est incontestablement, au sens propre du terme, un mouvement protestataire, c'est-à-dire un mouvement de citoyens très nombreux, qui protestent contre une série de choses", explique Robert Namias.

"On parle des taxes, du carburant, mais on dit depuis quelques jours déjà que cette histoire de carburant est une sorte de contamination", pointe-t-il, tout en évoquant, "un ressenti de malaise face auquel aucun discours politique rationnel ne peut vraiment répondre pour l'instant." "C'est une jacquerie informe qui, peut-être, ne débouchera sur rien", nuance-t-il.

>> De 9h à 11h, on fait le tour de la question avec Wendy Bouchard. Retrouvez le replay de l'émission ici

Le sentiment d'abandon du "reste de la France". Il faudra toutefois attendre samedi pour savoir si les mesures compensatoires à la hausse des prix, annoncées mercredi par Edouard Philippe, ont pu faire retomber la fièvre. Robert Namias soutient cependant que l'origine du mal se niche dans une fracture territoriale qu'Emmanuel Macron a négligée et même donné l'impression d’accroître. "Ça a été considérablement aggravé par le pouvoir actuel, [ce] divorce entre ce que l'on appelait, il y a 30 ou 40 ans la province - c'était un beau nom - et la capitale au sens large, c'est-à-dire la région parisienne. Maintenant, c'est entre les très grandes villes […] et puis le reste de la France", observe-t-il. "Mais le reste de la France, c'est 45 millions d'habitants contre 15 millions."

"Avant, il y avait une lutte des classes, et maintenant on est rentré dans une lutte des territoires", abonde Jean Viard, directeur de recherches au CNRS, également invité du Tour de la question. "Ça n'est pas qu'en France : aux Etats-Unis, il y a Trump contre les villes, avec le Brexit au Royaume-Uni c'est Londres contre le reste du pays. […] Partout, les métropoles captent la lumière et donnent le sentiment aux gens qui sont à coté qu'ils ne sont pas dans le film."

" La seule solution, c'est de recréer des relais "

"Réconcilier le peuple français avec ses dirigeants". Pour Robert Namias, la centralisation du pouvoir pendant la première année du quinquennat, et la propension d'Emmanuel Macron à reformer en se passant des corps intermédiaires que sont les partenaires sociaux et les élus locaux, a nourri un sentiment d'abandon dans les territoires. "La seule solution, c'est de recréer des relais. Macron et En Marche ! n'ont pas de maires, les parlementaires sont extrêmement nombreux mais on leur a expliqué qu'il ne fallait pas être dans leur circonscription mais à l'Assemblée nationale", relève le journaliste. "Tout ce tissu qui fait qu'il peut y avoir une adhésion populaire a été déchiré", déplore-t-il. "La seule porte de sortie pour Macron, et il faudra beaucoup de temps, est de retisser ce lien."

"Ce divorce-là, Macron semble en avoir pris conscience dans sa dernière intervention", constate toutefois Robert Namias face au mea culpa du chef de l'Etat sur TF1. Emmanuel Macron avait en effet concédé n'avoir "pas vraiment réussi à réconcilier le peuple français avec ses dirigeants." Selon son ampleur, le mouvement de samedi permettra au président de la République de mesurer la taille de cette fracture.