Entre violence et surmenage, le mal-être des surveillants pénitentiaires

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Le taux de suicide est plus élevé chez les surveillants de prison que dans le reste de la population (photo d'illustration).
Le taux de suicide est plus élevé chez les surveillants de prison que dans le reste de la population (photo d'illustration). © Philippe LOPEZ / AFP
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Mobilisés après les récentes agressions les visant, les agents chargés de surveiller les détenus dénoncent un profond malaise, installé depuis plusieurs années.

Plus discret en fin de semaine dernière, le mouvement est reparti de plus belle. De Fresnes à Metz, en passant par Riom, des dizaines d'établissements pénitentiaires voient leur fonctionnement perturbé par des blocages ou des débrayages de surveillants, lundi. Sept jours après le début de la grogne, liée à plusieurs agressions commises notamment par des détenus radicalisés, le personnel pénitentiaire continue d'y assurer seulement les "mouvements prioritaires" : parloirs, promenades et repas. Les propositions du gouvernement, qui envisageait la création de 1.100 emplois en quatre ans et la définition d'un régime spécifique pour les détenus radicalisés violents, ont été rejetées par les syndicats, samedi. "Il faut comprendre qu'il n'est pas question que des agressions de surveillants", souffle Christopher Dorangeville, secrétaire général de la CGT pénitentiaire, interrogé par Europe1.fr. "C'est bien plus compliqué que ça."

"Seul avec 100 détenus". "Le problème d'effectifs est complètement sous-estimé", commence le responsable syndical. Selon le ministère de la Justice, les surveillants de prison étaient au nombre de 27.849 au 1er janvier. Systématiquement remplacés après des départs en retraite, ils voient leur effectif légèrement augmenter au fil des années : en 2009, les "gardiens" étaient 4.000 de moins. Problème : sur la même période, le nombre de personnes sous écrou est passé d'environ 66.000 à 77.000. "Résultat : on peut se retrouver seul avec 100 détenus", déplore Christopher Dorangeville. "Ça change complètement la nature du métier."

" On n'est plus là que pour ouvrir ou fermer des portes "

"On est pressés pour tout faire. On n'est plus là que pour ouvrir ou fermer des portes, sans jamais se poser ou faire du relationnel", raconte le surveillant. "Et forcément, on est remis en cause par la population carcérale : on n'a plus le temps de gagner leur respect." Aux yeux des "anciens" de l'administration pénitentiaire, l'évolution est palpable. "J'ai commencé en 1994 dans une ancienne maison, centrale", a raconté Jean-François Forget, secrétaire général de l'Ufap-Unsa pénitentiaire, samedi soir sur France 2. "J'avais de très gros 'loulous' à gérer, j'étais tout jeune, mais je peux vous garantir que ce n'était pas du tout la même vie que celle que vivent mes collègues aujourd'hui à Fleury-Mérogis, à Fresnes ou je-ne-sais-où."  

"Tout est banalisé". Une population carcérale plus nombreuse, mais aussi plus complexe : l'administration pénitentiaire reconnaît elle-même l'augmentation du nombre de détenus souffrant de troubles psychiatriques, ou présentant un profil radicalisé et potentiellement violent. Le nombre d'agressions physiques contre le personnel pénitentiaire est relativement stable ces dernières années, aux alentours de 4.000 par an, relève franceinfo. "Mais dans les faits, cela rend notre travail plus compliqué. Et ajoute à l'anxiété lorsque l'on pénètre dans une cellule", détaille Christopher Dorangeville. "Quand je suis rentré dans ce métier, lorsqu'on se faisait insulter, on faisait un rapport d'incident et le détenu allait au quartier disciplinaire", abonde Jean-Michel, surveillant à la maison d'arrêt de Borgo, en Corse, interrogé par BFMTV. "Maintenant, vous faites un rapport d'incident pour insulte, et c'est classé sans suite. Tout est banalisé."

" Il faut comprendre que la vie privée pâtit aussi de cette profession "

1.400 euros en début de carrière. Conséquence : "un vrai mal-être" se manifestant par "un nombre d'arrêts maladie record" et un taux de suicide "supérieur d'un quart à la moyenne de la population" selon Christopher Dorangeville. "Il faut comprendre que la vie privée pâtit aussi de cette profession, avec ses horaires atypiques et ses rappels constants sur les jours de congé, pour palier le manque de personnel. C'est autant de couples et de familles en crise, on voit énormément de divorces. Et je ne vous parle même pas du salaire…" À ses débuts, un surveillant pénitentiaire gagne en moyenne 1.400 euros net par mois. En fin de carrière, cette somme peut atteindre 2.300 euros maximum. Interrogé par le Télégramme, un "gardien" se désole de cette phrase lancée par un détenu : "Eh, surveillant, ce que tu fais en un mois, je le fais en une journée !"

Ce niveau de rémunération, parmi les plus faibles des administrations de sécurité publique, est associé par les responsables syndicaux à un mouvement de "fuite en avant" des surveillants, vers la police municipale notamment. "C'est plus valorisant. Notre métier n'est plus attractif", déplore Christopher Dorangeville. Samuel Dehondt, secrétaire général adjoint de SNP-FO, avance une autre statistique inquiétante auprès de franceinfo : lors de la session de janvier du concours permettant de devenir surveillant pénitentiaire, seuls 30% des inscrits se sont effectivement présentés.

 

Ce que réclament les "bloqueurs"

L'Ufap-Unsa et la CGT jugent insuffisante la proposition de 1.100 créations de postes sur quatre ans et demandent davantage d'effectifs, pour un travail effectué dans de meilleures conditions. Aux côtés de FO, les deux syndicats réclament aussi des revalorisations: soit indemnitaires (pour l'Ufap), avec une hausse des primes de nuit ou de pénibilité, soit statutaires (pour FO et la CGT), avec le passage pour les agents de la pénitentiaire de la catégorie C à la catégorie B.