Benalla : que s’est-il passé entre le 1er-Mai et la révélation de l’affaire ?

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Emmanuel Macron et Alexandre Benalla, le 11 octobre 2016, alors que ce dernier était en charge de la sécurité du candidat pendant la présidentielle. © JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
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Filmé en train de frapper un manifestant le 1er mai dernier, Alexandre Benalla, un collaborateur d'Emmanuel Macron, a été placé en garde à vue vendredi. L'Élysée, de son côté, a annoncé son licenciement. Plus de deux mois et demi après les faits.

RÉCIT

En deux jours, la tempête est devenue ouragan. Mercredi soir, le journal Le Monde révélait qu'un collaborateur d'Emmanuel Macron avait été filmé en train d'agresser un manifestant à Paris, le 1er mai dernier. Cet homme, Alexandre Benalla, a été placé en garde à vue vendredi.

Sous la pression politique et médiatique, l'Élysée a pour sa part annoncé avoir enclenché une procédure de licenciement à son égard. Mais l'opposition continue de dénoncer les "mensonges" de l'exécutif. Qui savait quoi, quand, et pourquoi cette affaire n'éclate-t-elle que maintenant ? Europe1.fr revient sur les deux mois et demi qui ont suivi ce fameux 1er-Mai.

  • Dès le 1er mai, la vidéo des violences est diffusée sur les réseaux sociaux

Le défilé parisien du 1er-Mai est perturbé de bout en bout par de violents heurts commis par environ 1.200 militants radicaux des "black blocs", et la polémique enfle autour d'éventuelles défaillances policières. Place de la Contrescarpe, en marge de ces débordements, des CRS font face à des manifestants au milieu des bris de verre, des insultes et des lacrymogènes.

Un homme, identifié a posteriori comme Alexandre Benalla, casque à visière des forces de l'ordre sur la tête, sweat-shirt gris à capuche, manteau noir et brassard "police" sur le biceps, extrait alors une jeune femme d'une mêlée. Il la traîne par le cou sur plusieurs mètres, avant de saisir un jeune homme déjà sous le contrôle des CRS. Le collaborateur de l'Élysée l'emmène sans ménagement et lui assène sans raison apparente des coups dans le thorax et sur la tête. Problème : Alexandre Benalla n'est censé être qu'un observateur sur ce dispositif.

Deux jours plus tôt, il avait en effet été "autorisé", à sa demande, à "observer les opérations de maintien de l'ordre pour le 1er-Mai", sur "un jour de repos", comme l'a précisé jeudi Bruno Roger-Petit, le porte-parole de l'Élysée.

La scène, elle, est filmée par Taha Bouhafs, un militant de La France insoumise qui a été candidat aux législatives dans l'Isère, et par Nicolas Lescaut, également militant LFI et élu de l'Unef. Leurs deux vidéos sont postées sur Twitter le jour-même, peu après 20 heures.

Alexandre Benalla était "accompagné ce jour-là et dans les mêmes conditions de M. Vincent Crase", a précisé Bruno Roger-Petit. Ce gendarme réserviste par ailleurs employé de La République en marche "était très ponctuellement mobilisé, comme d'autres réservistes, par le commandement militaire de la présidence de la République", a-t-il indiqué.

  • Le lendemain, Alexandre Benalla est convoqué à l'Élysée

Le 2 mai, le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, Patrick Strzoda, est avisé par un collaborateur des faits survenus la veille. "J'ai vu les vidéos, je l'ai convoqué le jour même, je lui ai demandé si c'était lui", a ainsi confié dans les colonnes du Monde cet homme, qui part à la retraite en octobre. L'intéressé confirme sa présence, et Patrick Strzoda décide d'en avertir le président de la République, alors en déplacement en Australie. "Si les faits sont avérés, il faut prendre des sanctions", aurait alors répondu Emmanuel Macron, selon le quotidien du soir.

Celles-ci ne tardent pas à tomber. Dans une lettre datée du 3 mai à l'attention d'Alexandre Benalla, le directeur de cabinet  évoque un "comportement manifestement inapproprié" ayant "porté atteinte à l’exemplarité qui est attendue, en toutes circonstances, des agents de la présidence de la République". À la clé ? Une simple mise à pied de 15 jours, soit du 4 au 19 mai. "Je vous invite à tirer toutes les conséquences de ces incidents et de faire preuve, à l’avenir, d’un comportement exemplaire. À défaut, je mettrai fin définitivement à votre collaboration au sein des services de la présidence de la République", conclut le courrier.

Alexandre Benalla est par ailleurs démis de ses fonctions en matière d'organisation de la sécurité des déplacements du président. Il est désormais cantonné à un poste administratif, où il s’occupe de la sécurité d’événements organisés "à l’intérieur du palais".

Son dossier n'est en revanche pas transmis au procureur de Paris en vue d'éventuelles poursuites judiciaires. L'article 40 du Code de procédure pénale stipule pourtant que "toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs".  Gérard Collomb, lui aussi, est accusé d'avoir tu les faits, alors qu'il avait été mis au courant dès le 2 mai, selon France Inter.

Comme Alexandre Benalla, Vincent Crase, "ayant outrepassé son autorisation, de la même manière qu'Alexandre Benalla", est sanctionné par une mise à pied de quinze jours avec suspension de salaire. "Il a été mis également fin à toute collaboration entre lui et la présidence de la République", selon le porte-parole de l'Elysée.

  • Le 16 juillet, il refait parler de lui lors du retour en France des Bleus

Malgré son rôle administratif, Alexandre Benalla est néanmoins mobilisé sur des événements qui ne s'y déroulent pas exactement. Selon BFMTV, il est notamment présent au Panthéon lors de l'inhumation de Simone Veil, début juillet. Le 14-Juillet, il est aussi dépêché sur le défilé. Selon les informations recueillies par Europe 1, Alexandre Benalla s'est également fait remarquer par son comportement “inacceptable” à l’aéroport de Roissy, lors du retour de l'équipe de France après son titre mondial, lundi.

Sur le tarmac de l'aéroport, l'homme de 27 ans a une altercation avec un commandant de gendarmerie, qui lui rappelait que le préfet est seul responsable du dispositif de sécurité. "L'autorité administrative, c'est moi", lui aurait-il répondu, avant de monter dans le bus des Bleus sur les Champs-Élysées. Les gendarmes, eux, informent leur hiérarchie et la Délégation préfectorale des aéroports de l'incident.

Le soir même, le collaborateur d'Emmanuel Macron s'attire par ailleurs les foudres d'un commissaire de police, dans les couloirs de l'hôtel Crillon. 

  • Le 18 juillet, Le Monde révèle l'affaire, des policiers alertent Benalla

Ariane Chemin, journaliste au Monde, était tombée sur la fameuse vidéo dès sa publication sur les réseaux sociaux, sans pour autant s'intéresser à l'homme au casque orné d'un écusson. "Et j'ai été rattrapée de manière totalement incidente par cette affaire, qui a commencé à m'interroger", racontait-elle jeudi sur Europe 1. Après plusieurs semaines de travail, la journaliste est reçue à l'Élysée par Patrick Strzoda, qui lui confirme qu'il s'agit bien d'Alexandre Benalla. Les révélations sont publiées mercredi sur le site internet du quotidien, vers 20 heures.

 

Dans la soirée, deux policiers - selon les informations d'Europe 1, il s'agit d'un commissaire présent sur les lieux des violences mais qui n’aurait pas eu la responsabilité d’Alexandre Benalla et d'un commandant chargé des relations avec l’Élysée - copient puis transmettent à Alexandre Benalla des images des caméras de vidéosurveillance du plan de protection de la Ville de Paris, montrant la scène de violence place de la Contrescarpe sous un autre angle que celui jusque-là disponible avec la vidéo amateur. Les deux hommes sont suspendus dès le lendemain, tout comme un troisième, contrôleur général à la Préfecture de police.

  • Les 19 et 20 juillet, l'affaire prend une tournure politique et judiciaire

Dès le lendemain, l'habituellement discret porte-parole de l'Élysée, Bruno Roger-Petit, se présente devant la presse pour revenir sur "la sanction la plus grave jamais prononcée contre un chargé de mission travaillant à l'Élysée". La polémique gonfle rapidement dans la classe politique, qui réclame des explications et le licenciement d'Alexandre Benalla, jusque dans le parti du président. En déplacement en Dordogne, celui-ci esquive le sujet, puis finit par lâcher, laconiquement : "La République est inaltérable."

Le parquet de Paris annonce de son côté l'ouverture d'une enquête préliminaire, notamment pour "violences par personne chargée d'une mission de service public" et "usurpation de fonctions". À ce titre, Patrick Strzoda, le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron, est entendu comme témoin à sa demande. Le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb charge parallèlement la police des polices de se pencher sur les règles encadrant la présence d'"observateurs" au sein des forces de l'ordre.

Acculée, la présidence de la République prend vendredi matin "la décision d'engager la procédure de licenciement" d'Alexandre Benalla. "Il a été porté à la connaissance de la présidence de la République des faits nouveaux, qui sont constitutifs d'une faute commise, et qui font l'objet d'une procédure judiciaire", indique l'Elysée, qui précise que le conseiller "aurait été destinataire d'un document de la préfecture de police qu'il n'était pas autorisé à détenir".

Alexandre Benalla est dans le même temps placé en garde à vue à Paris. Il est visé pour des faits de violences en réunion par personne chargée d'une mission de service public, d'usurpation de fonctions, de port illégal d'insignes réservés à l'autorité publique et de complicité de détournement d'images issues d'un système de vidéo-protection. Vincent Crase est lui aussi placé en garde à vue, quelques heures plus tard, pour "violences en réunion par personne chargée d'une mission de service public" et "usurpation de fonction".

Le bureau de la commission des Lois pourrait se réunir vendredi soir pour organiser les travaux d'enquête, à l'initiative de sa présidente Yaël Braun-Pivet. Gérard Collomb, lui, sera auditionné au Sénat mardi. Preuve, s'il en est, que l'affaire est encore loin d'être close.