Maire depuis 24 ans, il ne se représentera pas en 2020 : "Il y a une forme de désespérance"

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TÉMOIGNAGE - Jean-Pierre Enjalbert est maire (Debout la France) de Saint-Prix, dans le Val-d'Oise. Après 24 années de mandat, il a décidé de ne pas se représenter en 2020. Chez Wendy Bouchard, il a expliqué les raisons de sa "démobilisation".

>> Harassés, dégoûtés. Près de 50% des maires ne souhaitent pas briguer un nouveau mandat en 2020, selon une récente étude menée par le centre de recherches de Sciences Po. Parmi ces élus en déprime figure Jean-Pierre Enjalbert, maire Debout la France de Saint-Prix, dans le Val-d'Oise. Chez Wendy Bouchard mardi matin, il a raconté son ras-le-bol face aux exigences toujours plus nombreuses qui reposent sur les épaules du maire, combinées au à la baisse de leurs moyens financiers.

"Je me rends au Congrès des maires, mais le cœur n'y est pas trop. Il y a une forme de démobilisation, de désespérance. Je ne sais pas si le mot 'colère' correspond, car la colère est quelque chose de temporel, d'immédiat, une pulsion. En réalité, ce que l'on vit est profond, ça s'installe, ça s'accentue. C'est un vrai malaise.

Ça fait 24 ans que je suis maire, j'ai été élu en 1995. Je ne me représenterai pas en 2020. J'ai eu beaucoup de mal à prendre cette décision, à dire 'j'arrête'. Mais aujourd'hui, on a l'impression de devoir faire toujours plus avec toujours moins.

>> De 9h à 11h, c'est le tour de la question avec Wendy Bouchard. Retrouvez le replay de l'émission ici

Cette injustice financière touche tous les maires. On nous demande d'être toujours plus à l'écoute des problèmes sociaux qui ne font que s'accentuer, des défis de notre société, sur la question du logement par exemple. On a une pression toujours plus importante, une exigence de nos concitoyens, et on le comprend. Et en même temps, on a de moins en moins de moyens, d'écoute, d'accompagnement. On a l'impression qu'on nous dit : 'débrouillez-vous'. Ça finit par peser. On est les boucs émissaires des questions qui ne sont pas résolues par d'autres. C'est vrai que l'on a beaucoup de missions à remplir en tant que maires, mais il nous semble qu'on ne devrait pas être les seuls.

Entendu sur europe1 :
On est tenus de répondre à des enjeux considérables pour lesquels on a peut-être les épaules trop étroites

Il y a aussi une notion d'incertitude : on ne sait pas vers où on va. Quand on fait des budgets, on ne gère pas la commune sur une année. On a une perspective, une vision, un projet dans lequel on veut engager notre ville. Quand vous ne savez plus bien comment vous allez être alimentés financièrement, ça devient encore plus compliqué. La suppression de la taxe d'habitation est une réforme pour laquelle les maires n'ont pas été associés. Pourtant, ça touche au cœur même de notre démocratie. On ne fait pas de procès d'intention à Emmanuel Macron, mais on est inquiets. 

On est tenus de répondre à des enjeux considérables pour lesquels on a peut-être les épaules trop étroites. La question du logement, par exemple, est un enjeu majeur. J'ai été élu d'une commune où il y avait très peu de logements sociaux, donc il a fallu que j'en fasse. Mais je n'en fais pas assez vite. Du coup, au lieu d'être accompagné par l'État, on nous pénalise. Non seulement on a moins d'argent, mais il faut en plus que l'on paye une amende parce qu'on n'a pas été assez vite dans notre production de logements.

Entendu sur europe1 :
Nous, les maires, on est témoins de cette hypocrisie de l'État, que les citoyens ne voient pas

La construction de logements sociaux marche par périodes triennales. Les trois dernières années, je n'ai pas réussi à atteindre l'objectif. J'ai donc été pénalisé financièrement, mais aussi par la suppression de mon droit d'attribution des logements. En clair, je construis des logements mais je ne peux plus les attribuer à mes habitants.

Là où c'est injuste, c'est que sur la période triennale précédente, j'avais atteint 220% de l'objectif, donc j'avais été très bon. Là, on se demande s'ils se rendent compte. Est-ce qu'ils veulent nous aider ou est-ce qu'ils veulent nous mettre tout le temps la tête sous l'eau ? Nous, les maires, on est témoins de cette hypocrisie de l'État, que les citoyens ne voient pas.

Autre exemple où il y a une véritable injustice, c'est sur l'écologie. Moi, je suis très engagé sur les questions d'écologie. Mes administrés me disent que je devrais être d'accord avec ce qui se passe avec les taxes sur les carburants. Mais j'ai été 'gilet jaune'. Pourquoi ? Parce qu'au-dessus de ma tête, il y a 550.000 avions qui passent chaque année. Chaque avion est l'équivalent de 17 poids lourds en terme de pollution. C'est donc 9 millions de poids lourds qui vous passent au-dessus de la tête. Et là, vous apprenez qu'il n'y a pas de taxes sur le kérosène. Ça nous désespère.

Entendu sur europe1 :
Je connais beaucoup de maires de petites communes qui mettent les bottes le matin pour aller déboucher la bouche d'égout

J'ai un budget de 7 millions d'euros pour ma commune de 7.000 habitants. Les maires des petites communes, c'est encore pire. J'en connais beaucoup qui mettent les bottes le matin pour aller déboucher la bouche d'égout. Moi, j'ai quand même une équipe autour de moi, donc je ne me plains pas sur tout. Mais on ressent tous ce manque de moyens face à l'augmentation des missions qui nous sont confiées.

J'ai une indemnité d'à peu près 1.500 euros. Ce n'est pas ridicule. Des gens doivent se dire que ce n'est pas rien. Je suis médecin par ailleurs, et je gagne bien mieux ma vie quand je suis dans mon cabinet que quand je suis dans ma mairie. Mon intérêt financier serait certainement que j'arrête de faire de la politique locale. Mais on ne fait pas ça pour l'argent. Néanmoins, il faut quand même parler de la situation des maires de toutes petites communes, rémunérés quelque 500-600 euros bruts. C'est franchement ridicule, c'est même méprisant. Je ne demande rien pour des élus comme moi, mais pour eux, je pense qu'il serait intéressant qu'ils soient mieux considérés."

Europe 1
Par Anaïs Huet