ENQUETE - Démarches compliquées, coût trop élevé, peur des plaintes : pourquoi de nombreux départements renoncent à un retour aux 90 km/h

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Alors que dans sa loi mobilités, le gouvernement autorise les départements à déroger à la limitation de vitesse à 80 km/h, de nombreux élus vont renoncer cette possibilité ou ne modifier les limitations que dans certaines zones. 
ENQUÊTE

L'assouplissement était réclamé par de nombreux élus, mais il pourrait pourtant être plus compliqué que prévu à mettre en place. Alors que le projet de loi mobilités doit être définitivement voté prochainement, le texte doit permettre un assouplissement de la polémique limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires. Mais, selon les informations d'Europe 1, la moitié des 95 départements métropolitains ne repasseront pas intégralement à 90 km/h tandis qu'une dizaine de départements ont même renoncé à toute modification de la vitesse autorisée.

Les présidents de départements interrogés par Europe 1 le reconnaissent : l'assouplissement de la mesure, pourtant impopulaire, est très compliqué. Tout d'abord, il faudra l'avis de la commission départementale de sécurité, qui dépend de la préfecture, et qui se basera sur les rapports d'accidentologie. De plus, selon les préconisations de la Sécurité routière, les arrêts de cars ou les passages de tracteurs ne sont "pas compatibles avec une dérogation aux 80 km/h". Autant dire qu'en zone rurale, les contre-indications seront fréquentes.

Enfin, les présidents de départements tiennent à voir ce que font leurs voisins. Des routes traversent plusieurs départements, et les élus espèrent une harmonisation des assouplissements pour éviter les changements de vitesse intempestifs sur une même route. 

"Il a fallu tordre le bras au gouvernement"

Une trentaine de départements tiennent tout de même à revenir à 90 km/h sur un maximum de routes, comme le président de l'Allier Claude Riboulet. "Il ne faut pas se mentir. Qu'on fasse tout pour nous empêcher de revenir aux 90 km/h et qu'on essaye de nous en dissuader, c'est une réalité", explique l'élu, remonté contre le gouvernement. "Il a fallu tordre le bras au gouvernement pour accepter de nous autoriser à déroger mais ça ne sera évidemment pas pour nous faciliter la vie".

Autre difficulté : le coût. Si des assouplissements seront possibles, la règle nationale restera la limitation à 80 km/h. Ainsi, sur les routes concernées par les dérogations, il faudra rajouter des panneaux de limitation à 90. Le président de l'Ain, Jean Deguerry, a fait ses comptes : pour ses 4.500 km de routes, ça lui coûterait 1.400.000 euros. Dans son département, la limitation à 90 concernera donc juste quelques tronçons.

La crainte de plaintes de familles de victimes

Une cinquantaines d'élus envisagent donc, comme le président de l'Ain, un retour à 90 km/h "à la marge". Le président du Loir-et-Cher, par exemple, prévoit un assouplissement sur les axes les plus sécurisés, soit 15% du réseau. En Charente-Maritime, idem, une grande partie des routes restera à 80 km/h, tandis que les tronçons les plus dangereux passeront même à 70. 

Enfin, une dizaine de présidents de départements renoncent carrément à tout retour à une limitation à 90 km/h. Car le gouvernement leur a bien fait comprendre qu'en cas d'accidents, ils seront les seuls responsables. Ainsi, certains redoutent d'être attaqués en justice par des familles. Dans le Morbihan, par exemple, aucune route ne repassera à 90 km/h. "Je me vois assez mal remettre une section à 90 km/h et avoir un accident mortel dans les semaines qui suivent", explique au micro d'Europe 1 François Goulard, le président du Conseil départemental. "Je pense que ceux qui feront cela seront assez gênés. Plus la vitesse est élevée, plus les accidents sont graves. C'est une responsabilité que je ne reprendrai pas à titre personnel", fait-il encore valoir. 

Europe 1
Par Aurélie Herbemont, édité par Antoine Terrel