Ciotti-Estrosi : la guerre est (vraiment) déclarée

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Amis pendant 25 ans, Christian Estrosi et Eric Ciotti s'affrontent désormais ouvertement. © VALERY HACHE / AFP
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Camarades chez Les Républicains, les deux hommes, qui ne cachent plus leur inimitié personnelle après avoir été des amis fidèles, s’invectivent régulièrement. Avec en ligne de mire l’élection municipale à Nice, en 2020.

Dans le coin gauche, Christian Estrosi, redevenu maire de Nice en mai 2017 après un passage à la tête de la région Paca et qui fait les yeux doux à Emmanuel Macron. Dans le coin droit, son ancien fidèle Eric Ciotti, député des Alpes-Maritimes, partisan d’une opposition totale au président de la République. Cette simple différence suffirait à déchirer ces deux membres des Républicains. Mais l’élection municipale à Nice, en 2020, exacerbe dès à présent une antipathie déjà ancienne entre les deux hommes. Dimanche, Eric Ciotti a confirmé sur BFM qu’il réfléchissait bel et bien à présenter sa candidature dans la Cité des Anges. Le feu couve, et à la moindre étincelle, l’explosion peut avoir lieu.

  • Toute les occasions sont bonnes

Déjà, l’un ne perd pas une occasion de s’en prendre à l’autre, et inversement. Exemple lundi avec l’annonce de la création d’une nouvelle taxe pour les propriétaires à Nice, décidée par la métropole, dont Christian Estrosi est le président. Ni une ni deux, Eric Ciotti convoque une conférence de presse dans l’après-midi, au cours de laquelle il demande "solennellement" à Christian Estrosi de "renoncer à cette augmentation qui va lourdement pénaliser nos concitoyens". Et le député des Alpes-Maritimes de prévenir : "A un moment, ce sera aux électeurs de trancher entre nos différences". Si ce n’est pas une déclaration cachée de candidature, ça y ressemble.

Il faut dire que le matin même, Christian Estrosi, fustigeant les "donneurs de leçons", n’avait pas été tendre avec son camarade. "Beaucoup, dans notre pays, ont choisi le repli ou ont ponctionné le pouvoir d’achat de leurs habitants", avait lâché le maire de Nice, citant un exemple, (pris au hasard évidemment) : le conseil des Alpes-Maritimes, présidé par un certain Eric Ciotti entre décembre 2008 et septembre 2017. L’instance "a augmenté en 2009 son taux de taxes locales de 15 % et en 2014 a fixé ses droits de mutation à 4,5 %, c’est-à-dire, le plafond maximal autorisé tout en diminuant fortement ses investissements", a encore accusé Christian Estrosi. Et de conclure : "Quand on aime son territoire, on ne dit pas des choses qui peuvent lui faire du tort. On dit la vérité, on ne dit pas des mensonges."

  • Une relation d’abord fraternelle

Pourtant, entre ces deux-là, l’histoire a longtemps été belle. Elle a débuté en 1988 quand Christian Estrosi, alors tout jeune député de 32 ans, embauche Eric Ciotti, fils d’amis à lui, de dix ans son cadet, à l’Assemblée nationale. Pendant 25 ans, l’un évolue dans l’ombre de l’autre. Christian Estrosi devient en 2003 président du conseil général des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti est fait chef de cabinet. Christian Estrosi est nommé en 2005 ministre à l’Aménagement du territoire, Eric Ciotti devient son conseiller. Christian Estrosi est élu en 2008 maire de Nice, il fait d’Eric Ciotti son premier adjoint.

Mais entretemps, l’homme de l’ombre est entré dans la lumière. Grâce à Christian Estrosi, toujours, il est devenu en 2007 député des Alpes-Maritimes. Le maire de Nice manœuvre aussi pour que son ami fidèle devienne en décembre 2008 président du conseil général, quelques jours après avoir été élu lors d’une cantonale partielle, alors qu’il avait été battu quelques mois plus tôt. "Ce que tu as fait pour moi est, je crois, inédit en politique. Sache que je le mesure à sa juste valeur et que je ne l'oublierai jamais (…). Tu fais partie des très rares personnes qui comptent pour moi et que j'aime", écrit alors Eric Ciotti à son mentor, dans une carte de voeux datée de décembre 2008.

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En 2009, Christian Estrosi marie le couple Ciotti. Le député, lui, prononce l’éloge funèbre lors du décès du père de son ami. Le lien entre les deux hommes semble alors indéfectible. Il va pourtant peu à peu se distendre.

  • Les premières tensions

Car les deux hommes connaissent des trajectoires opposées. Christian Estrosi est viré du gouvernement en 2010, alors qu’Eric Ciotti est remarqué par Nicolas Sarkozy, qui lui confie une mission sur les peines planchers. L’un sort de la lumière, l’autre y entre.  "Je sens alors que Christian me regarde différemment. Il me dit : tu as choisi d’être médiatique, ce que je ne souhaitais pas" racontait le député au Monde en décembre 2017.

Dès lors, chaque rendez-vous électoral est l’objet de tensions entre les deux futurs ex-amis. Les municipales de 2014 d’abord, où chacun veut placer ses hommes, à Cannes notamment. Quand Eric Ciotti doit prendre la tête de la fédération départementale des Républicains, en 2015, Christian Estrosi tique. Mais ce sont les régionales qui actent une première rupture. Longtemps, Christian Estrosi laisse croire à Eric Ciotti qu’il n’ira pas devant les électeurs. Mais en coulisses, il manœuvre et finit par être désigné par Nicolas Sarkozy. S’estimant trahi, le député des Alpes-Maritimes bouillonne.

Brièvement, les deux hommes se retrouvent lorsqu’ils soutiennent fin 2016 Nicolas Sarkozy à la primaire de la droite en vue de l’élection présidentielle. Quand l’ancien président est battu, les deux hommes se  retrouvent dans un restaurant de Nice, et semblent sceller une réconciliation de circonstance, pour ne pas être marginalisés par le vainqueur de l’élection primaire, François Fillon. Mais il s’agit là du dernier soubresaut d’une amitié mourante. Car Eric Ciotti rompt la trêve en ralliant finalement le candidat Fillon.

  • 2017, année de la brouille définitive

Entre les deux amis d’hier, l’ambiance pendant la campagne présidentielle est délétère. Chacun prend des décisions aux antipodes de l’autre. Alors que Christian Estrosi reste à distance de François Fillon, Eric Ciotti le soutient de toutes ses forces. Le maire de Nice réclame son retrait après les révélations du Penelopegate, alors que le député est au premier rang au meeting du Trocadéro. Et quand le candidat Fillon vient à Toulon et surtout à Nice, Christian Estrosi, rouge de colère, est copieusement sifflé, sous le regard d’un Eric Ciotti impassible. Surtout, le maire de Nice reçoit le 1er avril un autre candidat, Emmanuel Macron.  "Un violent coup de poignard dans notre dos. Cette semaine-là, Macron était en difficulté car Valls avait annoncé son soutien. Estrosi a joué contre son camp. Je ne lui pardonne toujours pas ce rendez-vous", s’étouffe encore Eric Ciotti dans Le Monde.

Mais c’est pendant la campagne des législatives que la brouille devient définitive. Car alors que les ministres  Gérard Collomb et Gérald Darmanin se rendent au cours du mois de juin à Nice pour soutenir la candidate La République en marche dans la circonscription d’Eric Ciotti, Christian Estrosi les reçoit à la mairie.  "Courtoisie républicaine", plaide le maire de Nice dans le JDD. "Le crime est signé", s’étrangle Eric Ciotti, qui finit par l’emporter. "Ce soir-là, je considère que je ne lui dois plus rien", explique aujourd’hui le député réélu dans le JDD. "La reconnaissance reste, mais comme il a mis toutes ses forces pour me faire battre et qu'il n'y est pas arrivé, les compteurs sont remis à zéro." Et quand ses partisans, tout à leur joie, crient "La mairie! La mairie!", Eric Ciotti se garde bien de les contredire.

  • Et maintenant, 2020

Voilà donc les deux meilleurs ennemis, qui se détestent désormais autant qu’ils se sont appréciés, lancés vers les municipales de 2020. Et cela ne se fait pas sans coup bas. En juillet 2017, le secrétaire départemental des Républicains Eric Ciotti décide ainsi de suspendre l’aide versée à la permanence du maire de Nice. "En tant que secrétaire départemental, j'ai considéré qu'à partir du moment où il avait apporté son soutien à nos adversaires, je n'avais plus à payer 4.000 euros par mois de frais pour sa permanence", assumait-il dans le JDD en novembre dernier.

Christian Estrosi, de son côté, s’applique à minimiser le danger représenté par son ancien ami.  "Mes électeurs auront à choisir. Est-ce qu'ils sont satisfaits du maire sortant? J'ai toujours eu une dizaine de candidats contre moi. Un de plus, un de moins...", lâchait-il début mars selon L’Express. Pour l’heure, les attaques restent relativement mesurées. Mais à mesure que l’échéance approche, l’ambiance pourrait encore se dégrader. Voilà qui promet, pour les prochaines semaines, des attaques de plus en plus frontales.