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Tous les matins après le journal de 8h30, Emmanuelle Ducros dévoile aux auditeurs son «Voyage en absurdie», du lundi au jeudi.

On parle élevage, ce matin. Une forme d’élevage inattendue et très technologique, puisqu’il s’agit d’élever des moustiques tigres mâles dans des fermes à insectes.

On parle d’une start-up française, Terratis, couvée par l’incubateur de l’Université de Montpellier et qui a reçu une Bourse de la French Tech pour un projet aussi surprenant qu’utile et innovant. Elle va monter une ferme à moustiques de plusieurs milliers de mètres carrés. Elle devrait ouvrir d’ici à 2028, dans la région de Montpellier, après la création d’un pilote l’an prochain. On ne va pas y élever des moustiques tigres pour les manger, mais pour lutter contre leurs congénères. Une espèce agressive, qui gagne du terrain en France et vecteur, notamment, de la maladie de la dengue ou le virus Zika.

Elever des moustiques pour s'en débarrasser ? C’est masochiste...

Oui, ça a l’air étrange, mais c’est en fait le fruit d’une bonne observation de ces insectes piqueurs. Les femelles moustiques ne s’accouplent qu’une fois, et ce sont elles qui piquent. Terratis va donc élever des mâles, qui donc ne piquent pas, par millions, et les bombarder de rayons X pour les rendre stériles avant de les relâcher dans la nature. Et la loi du nombre fait qu’on multiplie les chances pour que les femelles s’accouplent avec des mâles stériles, plutôt qu’avec les mâles sauvages.. Et que les œufs ne donnent rien. Et c’est ainsi qu’on fait baisser la population de moustiques tigres, en empêchant la venue au monde de générations de larves.

Ça marche vraiment ?

La technique de l’insecte stérile (TIS) a été démontrée grandeur nature l’an passée sur l’île de la Réunion par des chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement. Ils ont montré qu’elle permettait de réduire à 60 % la fertilité des moustiques tigres dans un quartier donné. Il y a aussi des expériences en Asie, la ferme Terratis devrait être la première mise en œuvre à grande échelle de cette technique de stérilisation des insectes en Europe.

On va créer des Frankenmoustiques ?

Non, d’abord parce qu’ils ne sont pas mutants. Ensuite, parce qu’ils sont voués à ne pas proliférer. Et puis, ça se fait dans des conditions précises, dans un bâtiment sécurisé, qui empêchera les entrées et les sorties d’insectes. Précisons que le moustique tigre est une espèce invasive, pas une espèce que l’on trouvait classiquement en France. On ne va pas déséquilibrer un écosystème entier. D’autant que ça ne suffira pas à se débarrasser totalement des moustiques ; il faut aussi veiller à ne pas leur laisser de terrain de jeu, de flaques d’eau stagnante, dans les pots de fleurs.

Cette technique pourrait avoir de nombreuses autres applications.

Cette technique qu’on appelle “ autocide” n’est pas neuve, elle date des années , mais elle connaît de grandes avancées récentes. C’est Intéressant pas seulement pour avoir des nuits d’été sans piqûres. Il existe des applications pour d’autres insectes, pour des mouches qui causent des plaies au bétail, pour des ravageurs des cultures. Énorme avantage : on réduit la pression sans utiliser d’insecticides, sans éliminer totalement la biodiversité.
L’agriculture cherche d’ailleurs déjà d’autres techniques pour perturber les facultés de reproduction des insectes. Dans les vergers on utilise des phéromones qui créent des confusions sexuelles, en piégeant les mâles dans des boîtes où ils croient trouver des femelles, et où il n’y a rien qu’un diffuseur d’odeurs. Ça s’appelle du bio contrôle, et c’est une piste très intéressante pour une agriculture qui affecte beaucoup moins les écosystèmes.