Tous les mardis, Emmanuelle Ducros dévoile aux auditeurs son "Voyage en absurdie".
Une pénurie d’œufs ? C’est ce qu’ont constaté des consommateurs dans plusieurs supermarchés de France cette semaine, comme le rapporte le Parisien. Manque-t-on vraiment d’œufs ?
Pas réellement. Pour les rayons vides de ces derniers jours, les professionnels penchent plus pour des problèmes de livraison car la neige qui a bloqué des camions en Bretagne. Et il y a un petit effet galette des rois. Reste qu’on doit se préoccuper d’urgence de la filière des œufs français, avant qu’elle subisse le même sort que la filière volaille de chair, dépassée par l’augmentation de la demande. On importe la moitié du poulet consommé en France, parce qu’on n’a pas accepté de produire plus.
Pour les œufs, on est encore autosuffisants ?
C’était encore le cas – ou presque, en 2024 : à 99.5%. En 2025, le taux d’auto-approvisionnement de notre pays est passé à 95.5%. Reagir
On est en train d’être dépassés.
La France consomme15.4 milliards d’œufs par an. C’est une protéine pas chère, d’excellente qualité nutritionnelle, donc la consommation augmente très vite : 4% de plus en 2023, presque 5% en 2024. Et dans le même temps, avec l’arrêt des œufs produits en cage en grande distribution, on perd sur un élevage 20% de production. On n’a pas le choix : il faut construire des poulaillers pour suivre la demande, sans importer. Beaucoup de poulaillers ! Il faut un million de poules pondeuses supplémentaires par an pour tenir le rythme. Un nouveau poulailler par semaine. Et pas des poulaillers domestiques au fond du jardin.
C’est possible ?
Ca ne dépend pas des éleveurs. Ca dépend des Français et de leur capacité à se remettre les idées en place sur la production agricole. Vite. Notre pays démontre avec son opposition au Mercosur qu’il ne veut pas d’importations alimentaires aux standards inférieurs aux nôtres, mais mène des guérillas juridiques contre les nouveaux élevages. A tel point que ceux qui portent les projets de poulaillers le font en secret le plus longtemps possible. Pas plus tard que la semaine passée, la justice administrative a annulé l’autorisation de quatre poulaillers d’Ille-et-Vilaine déjà construits, parce qu’une riveraine n’en veut pas. Des poulaillers de volaille de chair, mais le débat est le même que pour les œufs. C’est incohérent.
La loi Duplomb devait faciliter les choses
Oui : elle devait remettre les formalités françaises, les dossiers environnementaux au même niveau que ceux de nos voisins, parce que la France une fois de plus surinterprète la norme européenne et la rend plus contraignante, ce qui rend quasiment impossible de construire un poulailler. La chronique des batailles judiciaires dans la presse quotidienne régionale est interminable. Pour l’instant, les décrets d’application de la loi n’ont pas été publiés au Journal officiel, parce que le ministère de l’écologie traîne des pieds. Six mois que les producteurs les attendent.
Si tous les députés qui prétendaient la semaine passée soutenir les agriculteurs contre le Mercosur et les concurrences déloyales veulent vraiment les soutenir, c’est dans les fermes qui ne parviennent pas à monter des poulaillers qu’ils doivent aller, pour pousser les projets. Pas devant l’assemblée ou, par ailleurs, lorsqu’ils sont en séance, ils votent souvent contre la facilitation de la production agricole. En France, on manque peut-être d’œufs, mais de personnel politique hypocrite, ou incapable de cohérence, on n’en manque pas.