Tous les mardis, Emmanuelle Ducros dévoile aux auditeurs son "Voyage en absurdie".
Des manifestations agricoles sont prévues dans toute la France, et sans doute y en aura-t-il de nouveau à Paris en fin de semaine. Comme il y a deux ans. Ca a un air de déjà vu !
Ca a commencé de la même façon en décembre 2025 qu’en décembre 2023. Des blocages dans le sud ouest sur fond de mal être et de maladie bovine. Ca se poursuit en ce début d’année avec les mêmes motifs qu’en 2024 : hostilité au Mercosur, contraintes, perte des moyens de production, insuffisance des revenus. Même timing, mêmes sujets, mêmes acteurs. Ca avait donné des manifs monstres il y a deux ans, la colère est toujours là, intacte.
Que s’est-il passé en deux ans, pour que les agriculteurs se retrouvent au même point ?
Pas totalement rien... Mais finalement peu. Il y a deux ans, le premier ministre Gabriel Attal avait fait beaucoup de promesses. Il avait compris le ras le bol des agriculteurs, tout allait changer, on allait voir ce qu’on allait voir. Trois premiers ministres plus tard, le bilan est faible. Deux lois agricoles, une loi d’orientation et la loi Duplomb, datant respectivement de février et juillet 2025. Même pas appliquées en totalité, alors qu’elles n’ont rien de révolutionnaire et ne font que corriger des aberrations. On bricole, on pinaille alors que les agriculteurs n’ont plus le temps d’attendre.
Economiquement, la situation se dégrade.
Oui : si on compare à 2024, on est encore un cran en dessous dans la dégringolade agricole. Vigne, volaille, céréales, fruits et légumes, lait : tous ces secteurs vont plus mal qu’il y a deux ans. On perd du terrain dans chacun d’entre eux. Résultat : notre balance commerciale sera dans le rouge pour la première fois depuis 50 ans en 2025. La France ne se nourrit plus elle même.
La France voit ses productions dégringoler... Et elle ne réagit pas.
L’agriculture n’est pas considérée en France comme un secteur économique normal, crucial. Elle a le statut à part de hobby destiné à entretenir les haies. Nous avons sacrifié l’industrie, parce que c’est moche et que ça pollue, plutôt que de la moderniser. Pareil avec l’agriculture. On l’a ligaturée façon bonzaï pour qu’elle reste petite et mignonne. On l’a surtout rabougrie au point de la tuer. Nous sommes à contresens de l’histoire.
A contresens ?
Dans un monde ou les couteaux s’aiguisent, l’alimentation va devenir la mère des batailles, avec la démographie mondiale et le bouleversement climatique. Il nous faut réarmer notre agriculture comme un outil de défense nationale. On devrait tous, collectivement, avoir compris qu’il faut changer de philosophie sur le stockage de l’eau, les usages de phytosanitaires, l’innovation, la robotisation. En France, ce sont des épouvantails. Il faut bâtir une vision stratégique globale, assortie d’une pédagogie vigoureuse. Faire comprendre aux Français qu’on peut faire ça sans bousiller l’environnement, à condition qu’ils ne rejettent pas toute innovation par réflexe et qu’ils comprennent que les solutions parfaites n’existent pas.
C’est ça que les agriculteurs demandent : un grand changement de logiciel, ambitieux. Pour l’instant, on essaie de réparer les bugs de l’agriculture à la petite semaine, avec une clé USB.