Prudence, le "trou de la Sécu" n’est pas (encore) de l’histoire ancienne

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La santé financière de l'Assurance maladie s'améliore d'année en année. © PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Grâce à une conjoncture économique favorable, le déficit de la Sécurité sociale devrait atteindre, en 2018, son niveau le plus bas depuis 17 ans. Une bonne nouvelle à prendre avec mesure.

ON DÉCRYPTE

Presque sortie du rouge et à moitié dans le vert, la Sécu reprend des couleurs. Après un déficit de 5,1 milliards d'euros en 2017, son solde sera "en nette amélioration" à moins de 300 millions en 2018, selon le rapport de la Commission des comptes de la Sécurité sociale publié mardi. Un montant nettement inférieur aux 2,2 milliards d'euros inscrits dans le budget fin 2017, grâce au rebond inattendu de l'économie française. Une évolution positive qui ne doit pas faire oublier le fragile équilibre des comptes de la Sécu et une dette colossale à rembourser.

Merci la croissance… Si le gouvernement peut aujourd’hui se féliciter de voir le déficit de la Sécurité sociale diminuer drastiquement, c’est principalement grâce à la conjoncture économique. La réalité ayant dépassé les pronostics de Bercy, l'exécutif a revu à la hausse en avril ses prévisions de croissance, d'inflation et d'emploi, trois facteurs décisifs pour les recettes de la Sécu (surtout l’emploi). Conséquence mathématique, la Sécu devrait récupérer 2,8 milliards d'euros supplémentaires en cotisations, impôts, taxes et autres prélèvements. Un gain providentiel qui effacera le dérapage de 700 millions d'euros des dépenses de prestations sociales.

Symbole de ce rétablissement financier, le régime général affichera son premier excédent depuis 17 ans : avec trois branches bénéficiaires (vieillesse, famille, accidents du travail) et un déficit de l'Assurance maladie divisé par dix, à moins de 500 millions d'euros, la Commission des comptes table sur un résultat positif de 2,5 milliards. En revanche, le Fonds de solidarité vieillesse (FSV), qui finance notamment le minimum vieillesse pour les retraités pauvres, ne réduira que "légèrement" son déficit, à 2,8 milliards d'euros.

" La Sécurité sociale va mieux mais pas pour les bonnes raisons "

Prudence, prudence. Seule ombre au tableau, le calcul du déficit est "entaché d'une incertitude à hauteur de 600 millions d'euros" sur une mesure fiscale, ce qui pourrait creuser la perte à 900 millions en fin d'année. Avérée ou non, cette menace n’entame pas l’optimisme de la Commission des comptes de la Sécurité sociale. Ainsi, l'amélioration des comptes devrait se confirmer après 2018, avec des "excédents prévisionnels importants et croissants" : 3,3 milliards d'euros en 2019, 7,7 milliards en 2020.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas exactement. "Ce sont des prévisions, il faut rester mesuré. Il y aura un affinage un juin puis un autre en septembre. La photo définitive arrivera l’année prochaine", tempère sur Europe 1 Nicolas Revel, directeur général de la Caisse nationale d’assurance maladie. Si la réduction du déficit de la Sécu est une bonne nouvelle, les raisons de cette baisse incitent à la prudence. "La Sécurité sociale va mieux mais pas pour les bonnes raisons", a commenté la ministre des Solidarités et de la Santé, Agnès Buzyn, mercredi sur RTL.

Une reprise économique convalescente. Cette amélioration ne survient "pas parce que nous avons fait les réformes structurelles" mais "parce qu'il y a eu une rentrée assez brutale d'argent en fin d'année grâce à la reprise de l'emploi et à la croissance", a expliqué la ministre. "Si la croissance diminue un peu nous risquons d'avoir à nouveau ce trou qui se creuse", a-t-elle ajouté. En effet, les derniers indicateurs économiques donnent raison à Agnès Buzyn. Après une année 2017 au beau fixe, la croissance et l’emploi ont marqué le pas depuis quelques mois.

Au premier trimestre 2018, la croissance est descendue à 0,2%, alors qu’elle était supérieure à 0,6% depuis cinq trimestres. Et l’Insee estime qu’elle ne devrait pas dépasser 0,4% au deuxième trimestre, la faute au climat des affaires qui se tasse depuis le début de l’année. Même incertitude sur le marché de l’emploi. Alors qu’en 2017, le taux de chômage avait fortement baissé (-1,1 point en un an, à 8,6% en France métropolitaine), l’Insee a annoncé une remontée au premier trimestre 2018 (+0,3%). Le nombre de chômeurs devrait stagner à 8,9% de la population active à mi-2018, les créations d’emploi permettant tout juste d’absorber la hausse du nombre d’actifs.

Hausse des dépenses en vue. Au-delà de la seule conjoncture économique, ce sont les ambitions du gouvernement qui pourraient peser sur le fragile équilibre financier de la Sécu. Emmanuel Macron a multiplié les promesses mais leur financement reste flou. Ainsi va du remboursement intégral de certaines lunettes, prothèses dentaires et audioprothèses. Cette mesure, qui doit s'appliquer par étapes à partir de 2020, sera en grande partie financée par l'Assurance maladie, dont l'investissement se chiffrera en centaines de millions d'euros.

Il faudra y ajouter la rallonge accordée aux établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) après un début de crise cet hiver. Sans oublier la réforme "globale" du système de santé annoncée en début d'année, qui portera notamment sur le financement des hôpitaux et dont l'objectif "n'est pas de faire des économies", avait affirmé Agnès Buzyn. Enfin, Emmanuel Macron a décidé de relever plusieurs aides sociales durant son quinquennat, en particulier la prime d'activité, l'allocation adulte handicapé et le minimum vieillesse.

Une dette à payer. Autant de mesures qui se retrouveront à un moment ou à un autre dans les comptes de la Sécu. Pour éviter de nouveaux dérapages budgétaires, "nous avons besoin de travailler à des réformes structurelles qui font que les dépenses s'accélèrent moins vite que ce n'est le cas aujourd'hui", a avancé Agnès Buzyn mercredi. D’autant que si le déficit se réduit, le vrai "trou de la Sécu", à savoir la dette sociale, ne sera pas rebouché pour autant. Sur les 260 milliards accumulés depuis 1996, il reste encore plus de 120 milliards à rembourser d'ici 2024.