Pourquoi l’enseigne canadienne Couche-Tard propose un "rapprochement" à Carrefour

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Carrefour a été approché par le groupe canadien Couche-Tard en vue d'un "rapprochement". 1:38
Carrefour a été approché par le groupe canadien Couche-Tard en vue d'un "rapprochement". © OMAR TORRES / AFP
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Le groupe d’alimentation canadien Couche-Tard, peu connu en France, a approché Carrefour pour un "rapprochement" sous forme d’une fusion. Si cette opération est encore loin d’être actée, elle pourrait bouleverser le monde de la distribution.
DÉCRYPTAGE

Le secteur de la distribution est en ébullition. Carrefour a été approché par le groupe d’alimentation canadien Couche-Tard pour un "rapprochement", qui prendrait la forme d’une fusion. Les deux entreprises ont confirmé l’information, parue sur le site de Bloomberg, dans la soirée de mardi. Une telle transaction serait un coup de tonnerre dans le monde de la distribution où Couche-Tard joue encore un rôle mineur, alors que Carrefour en est un des acteurs majeurs au côté du géant américain des hypermarchés Walmart. Europe 1 vous explique les raisons de ce possible rapprochement.

Couche-Tard, géant mondial des magasins de proximité en quête d’expansion

Créé au Québec en 1980 avec un seul magasin, Couche-Tard est devenu en quarante ans un géant mondial des magasins de proximité - nommés "dépanneurs" dans la province francophone -, des supérettes aux heures d'ouverture très élargies proposant une sélection restreinte de produits d'alimentation, des journaux et des cigarettes. Couche-Tard possède un réseau de plus de 14.000 magasins exploités sous diverses enseignes, dont Circle K, principalement en Amérique du Nord, mais aussi en Europe du Nord, en Amérique latine et en Asie. La plupart de ces magasins sont associés à des stations-service vendant du carburant. 

"Ils ont une volonté d'expansion et sont sur une logique de croissance extensive", observe Yves Marin, expert du secteur de la distribution au sein du cabinet Bartle, interrogé par l’AFP. Le groupe a en effet crû de cette manière : il s'est établi aux États-Unis au début des années 2000 en rachetant de plus petits concurrents, puis en Europe du Nord en 2012 avec l'acquisition du groupe norvégien Statoil, pour 2,8 milliards de dollars américains. Le groupe de plus de 130.000 employés a aussi fait une entrée remarquée en novembre sur le marché asiatique en rachetant pour près de 360 millions de dollars le groupe hongkongais Convenience Retail Asia. 

Quels sont les bénéfices d’un tel rapprochement ?

Difficile a priori de faire plus dissemblable. D'un côté, Couche-Tard, qui réalise une grande majorité de son chiffre d'affaires via la vente de carburants, "72% de son chiffre d'affaires et 40% de sa marge", selon Olivier Dauvers, spécialiste du secteur. De l'autre, Carrefour, entreprise de la grande distribution alimentaire qui emploie plus de 320.000 personnes au sein de 12.300 magasins. "Il n'existe pas d'imbrication géographique et de format entre les deux" parties, synthétisent des analystes de Jefferies dans une note mercredi. Avantage : cela évite, a priori, tout "risque de cannibalisation", estime Yves Marin. "On ne voit pas de synergies sur la chaîne d'approvisionnement ou la logistique" dans le cas d'un rapprochement, nuance Yves Marin.

Un autre facteur peut expliquer la volonté de rapprocher des distributeurs, selon un autre spécialiste du secteur souhaitant rester anonyme : "face à Amazon et consorts, les volumes d'investissements sur la capacité logistique et technologique sont colossaux, il y a donc obligation de trouver une forme d'alliance, au-delà des synergies à l'achat." Un rapprochement n'aurait pas non plus, a priori, d'impact sur l'emploi et ne poserait pas de problème en matière de concentration ou de concurrence. La complémentarité est donc un avantage à plusieurs niveaux.

Quel intérêt pour Carrefour ?

Pour Carrefour, qui reconnait l'offre suffisamment intéressante pour être étudiée, une telle opération "permettrait d'aller chercher des leviers de croissance par alliance", observe Yves Marin, et ainsi soutenir le cours de l'action. Depuis que ces "discussions préliminaires" ont été rendues publiques par l'agence Bloomberg, le cours du distributeur du CAC 40 s'est envolé. De quoi réjouir ses actionnaires privés, notamment la société Galfa - holding de la famille Moulin qui possède les Galeries Lafayette -, le PDG de LVMH Bernard Arnault ou le milliardaire brésilien Abilio Diniz.

Les discussions ont en tout cas d’ores et déjà commencé. Couche-Tard a "récemment soumis à Carrefour une lettre d'intention non-engageante en vue d'un rapprochement amical", sur la base d'un prix de 20 euros par action qui valoriserait le distributeur français à plus de 16 milliards d'euros hors dette, selon un communiqué publié mercredi. Dans une note interne, le géant français a indiqué qu’il va "examiner ce projet", sans davantage de précisions.

Qu'en pense le gouvernement français ?

Bercy l'a appris ce matin par la presse. Le ministère de l'économie n'avait pas été prévenu et il n'est pas favorable à cette opération. Si le gouvernement souhaite s'y opposer il pourrait le faire. En effet, la sécurité alimentaire est sur la liste des secteurs protégés par le contrôle des investissements étrangers en France, et Carrefour rentre dans cette catégorie.

"Il y a un décret qui nous permet de donner ou non notre accord à des opérations de ce type-là", a d'ailleurs rappelé Bruno Le Maire sur France 5. Le ministre de l'économie a ainsi déclaré n'être "a priori, pas favorable à cette opération", en qualifiant Carrefour de "chaînon essentiel dans la sécurité alimentaire des Français, dans la souveraineté alimentaire".