La mer, ce secteur sous-exploité qui pourrait rapporter gros à la France

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Alors que la France accuse un retard conséquent, l'Allemagne fait office de modèle en matière d'éolien offshore.
Alors que la France accuse un retard conséquent, l'Allemagne fait office de modèle en matière d'éolien offshore. © TOBIAS SCHWARZ / AFP
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Aux Assises de la Mer, le Premier ministre a détaillé un programme ambitieux de développement de l’espace maritime français. Le potentiel est énorme, à condition de faire les investissements nécessaires.

"La mer fait rêver mais il serait peut-être temps qu’elle nous fouette un peu le visage". Dans son discours d’ouverture des Assises de la Mer, mardi, Édouard Philippe s’est fait capitaine de navire, le temps de définir un cap pour l’économie maritime française : fini la contemplation, place à l’exploitation du potentiel de notre espace maritime. En effet, si la mer est souvent associée aux vacances, elle est bien plus que ça : une manne de richesses sous-exploitée depuis trop longtemps, touchant aussi bien à la pêche, au tourisme, à l’énergie, au transport, etc. Une situation à laquelle le gouvernement entend bien mettre fin.

La mer pèse trois fois plus que l’automobile

Sur une planète couverte à 72% d’eau, l’économie maritime mondiale pourrait représenter 3.000 milliards de dollars et 40 millions d’emplois d'ici 2030, selon un rapport de l'OCDE. Et la France a un rôle majeur à jouer avec son espace maritime de plus de 10 millions de kilomètres carrés (dont 97% en outre-mer), le deuxième derrière les États-Unis. L’économie de la mer pèse lourd en France : 820.000 emplois et une contribution de 270 milliards d’euros par an à l’économie, soit 14% du PIB, selon une étude du Boston Consulting Group (BCG) parue en début d’année. Une comparaison pour tout dire : le secteur de la mer pèse trois fois plus que l'automobile.

A la surface, tout va bien donc. Mais il suffit de descendre en profondeur pour s’apercevoir que le potentiel économique de la mer est mal exploité. "Les investissements dans les infrastructures sont insuffisants, le trafic du port de Rotterdam est plus important que celui de tous les ports français réunis et le temps de parcours marchandises entre Le Havre et Paris a été multiplié par 5 depuis un siècle", pointe le BCG dans son rapport. Le Premier ministre lui-même a reconnu le plafonnement des investissements ces dernières années. "Beaucoup a été fait, et encore plus a été promis. Il faut reconnaître les difficultés sur l’ambition maritime, et ne pas les prendre à la légère. Nous avons cinq ans devant nous. On peut rattraper du retard, et libérer les énergies. Un domaine maritime s’exploite et s’aménage comme un vrai territoire", a déclaré Édouard Philippe aux Assises de la Mer, au Havre.

Moderniser les ports

Première problématique à prendre à bras le corps : les ports. La France est la porte d’entrée occidentale de l’Europe, avec ses milliers de kilomètres de littoral. Logiquement, elle est donc dotée de ports importants, au Havre, à Marseille et à Dunkerque notamment. Mais ce qui fut longtemps un motif de fierté est devenu un trophée poussiéreux. Le Havre, premier port à containers de France avec 2,7 millions de containers qui y transitent chaque année, n’est que le cinquième port européen, loin derrière Rotterdam (12 millions) et Anvers (10 millions), et le 69ème mondial. Aujourd’hui, un container sur deux qui arrive en France passe par un port étranger.

" Les ports français se sont endormis sur leurs lauriers "

"Les ports français se sont endormis sur leurs lauriers", confie avec amertume à Europe 1 une source de premier plan. "Ils ont vécu pendant des années sur la rente des pétroliers mais aujourd’hui ça ne suffit plus." D’autant plus que les ports français payent désormais l’impôt sur les sociétés et la taxe foncière, en plus des dividendes reversés à l’État actionnaire. "D’un côté, on a des charges, en particulier fiscales, qui augmentent et de l’autre, on a des revenus, ceux liés à la rente pétrolière, qui baissent", a reconnu Édouard Philippe au Havre. En réponse, le Premier ministre a promis de "donner davantage de visibilité et de simplifier les démarches" afin que les ports français deviennent des "écosystèmes capables d’attirer des investisseurs".

Les ports doivent donc se moderniser et revoir leur mode de fonctionnement. "Le Havre est le premier port du range nord (qui va jusqu’à Hambourg, en passant par Anvers et Rotterdam, ndlr). Depuis longtemps j’ai la conviction qu’il n’y a qu’un port sur la Seine, depuis la digue sud jusqu’au pont Neuf à Paris. Il faut plus d’intégration, un pilotage unifié (des ports de Paris, Rouen et du Havre, ndlr). Il me semble déraisonnable de réfléchir autrement qu’ensemble, au développement du port", a prescrit le Premier ministre.

Accélérer les projets d’énergie maritime

Autre source potentielle de développement de l’espace maritime : la production énergétique. "À l'exception de l'usine marémotrice de la Rance mise en service il y a cinquante ans, pas un seul kilowattheure ne provient de l'énergie marine", déplorait le Boston Consulting Group en février. En effet, selon EDF, l’hydrolien, qui utilise la force des marées, ne représentait que 5,7% de l’électricité produite en France en 2014, et à peine 0,5% de l’électricité renouvelable. Sur ce point, Édouard Philippe ne se voile pas la face. "La mer, c'est une énergie. C'est surtout du retard, un retard que nous essayons de rattraper, avec des résultats mitigés et je crains que si nous voulons le rattraper, il ne nous faille souquer très ferme", a prévenu le Premier ministre.

La première éolienne française a été inaugurée en octobre à Saint-Nazaire. © LOIC VENANCE / AFP

Le retard de la France est particulièrement frappant en matière d’éolien maritime. Sur les six appels d’offre de parcs éoliens bouclés entre 2012 et 2014, aucun n’a encore abouti, la faute à la multiplication des recours en justice. Au total, ce sont 424 éoliennes offshore qui sont en attente d’être érigées, avec à la clé une production totale de 2.920 mégawattheure. Mais les projets sont au point mort, avec une mise en service au plus tôt en 2022, selon La Croix. Pour accélérer le mouvement, le gouvernement entend "lancer" en 2018 "les études préalables en vue de l'engagement des futurs appels d'offres dans l'éolien flottant en Bretagne et en Méditerranée" et "les études environnementales sur le projet de parc éolien posé au large d'Oléron".

Le Premier ministre a également demandé au ministre de la Transition énergétique Nicolas Hulot "un travail de simplification radicale des procédures" pour créer des parcs d’énergie marine renouvelable. Le président du Syndicat des énergies renouvelables Jean-Louis Bal a jugé "assez décevant" le discours d’Édouard Philippe. "Il n'y a pas un mot sur l'hydrolien. Il a annoncé des choses qu'on savait déjà. On n'a pas de calendrier", a-t-il souligné.

Donner envie aux jeunes

Enfin, le gouvernement souhaite rendre plus attractifs les métiers de la marine marchande, trop souvent méconnus voire méprisés, alors qu’ils sont voués à se développer. "Nous voulons donner un nouvel élan à l’École nationale supérieure maritime (ENSM, présente au Havre, à Marseille, à Nantes et à Saint-Malo, ndlr). Un élan qui doit se traduire par des rapprochements de services sur les sites existants, des rapprochements avec d’autres écoles pour proposer des enseignements ou des programmes de recherche communs. Avec, pourquoi pas à terme, la création d’une véritable ‘Académie maritime’ en France", a préconisé Édouard Philippe.

Autant de défis que la France va devoir relever pour développer pleinement son espace maritime exceptionnel (sans compter la protection de la pêche et l’expansion du tourisme maritime). "Nous aurons réussi quand le soir les Normands, les Bretons s’éclaireront avec une énergie qui provient de leur horizon. Nous aurons réussi quand dans tous les lycées de France les métiers de la mer apparaîtront comme un avenir naturel et accessible", a conclu Édouard Philippe lors de son passage aux Assises de la Mer. Un programme ambitieux qui pourrait permettre à la France de surfer sur la vague de l’économie maritime, à condition de ne pas s’échouer en cours de route.