Altifort n'a pas les fonds pour la reprise d'Ascoval : comment en est-on arrivé là ?

L'échec d'Altifort condamne quasiment l'usine d'Ascoval à la fermeture.
L'échec d'Altifort condamne quasiment l'usine d'Ascoval à la fermeture. © FRANCOIS LO PRESTI / AFP
  • Copié
avec Emmanuel Duteil , modifié à
À la surprise générale, Altifort, l’entreprise choisie pour reprendre l’aciérie Ascoval, a annoncé devoir renoncer au projet, faute de fonds suffisants.

Coup de théâtre à l’usine Ascoval de Saint-Saulve : Altifort, le repreneur choisi pour reprendre l’aciérie après des mois de tractations, ne dispose pas des fonds nécessaires et "a trompé tout le monde", a révélé le ministère de l’Économie jeudi. Ce revirement de situation aussi soudain qu’inattendu enterre quasiment tout espoir de sauver le site industriel. Il s’agit d’un énorme coup dur pour les 281 salariés, de nouveau menacés de voir leurs emplois disparaître, mais aussi pour Bercy qui s’était énormément investi pour assurer la pérennité de l’aciérie du Nord.

Alors que le projet semblait bouclé, la reprise d'Ascoval - dont Vallourec souhaitait se débarrasser depuis févier 2018, par Altifort ayant été validée par Bercy et par le tribunal de commerce, tout s’est effondré subitement. "Altifort nous a confirmé qu'il ne pourrait verser aucun des fonds sur lesquels il s'était engagé, ni les dix millions de fonds propres, ni les 25 millions de levée de fonds", a précisé une source dans l’entourage du ministre de l'Économie Bruno Le Maire. "Même les dix millions de fonds propres, ils ne sont pas en mesure de les donner", a ajouté cette source. "On a pris acte de cela. En l'espèce, Altifort a trompé tout le monde."

Le projet de la dernière chance

Mais que s’est-il passé ? Retour en arrière. Le 19 décembre 2018, après une longue bataille économico-juridique qui a duré plusieurs mois, la justice donnait son aval au projet de reprise, pour 152 millions d’euros, de l’aciérie de Saint-Saulve par Altifort, entreprise belge de 1.500 salariés, dont 1.370 en France, qui était le seul repreneur sur les rangs. "Il y a eu tellement d’épreuves, on est reparti plusieurs fois de zéro dans ce dossier. Quand on fait un marathon, on est content de franchir la ligne d’arrivée mais on a aussi besoin de temps pour réaliser qu’on l’a terminé", se réjouissait alors, au micro d’Europe 1, Bart Gruyaert, le patron d’Altifort.

Vallourec doutait de la solidité d'Altifort. Son soulagement était à la mesure des épreuves traversées par l’entreprise belge pour mener à bout son projet de reprise. En effet, en octobre, Vallourec, le propriétaire de l’aciérie Ascoval avait refusé de soutenir la première offre formulée par Altifort. La raison principale était que les 51 millions d’euros de commandes demandées à Vallourec par le potentiel repreneur belge étaient intenables.

Mais un autre argument, qui apparaît aujourd’hui comme prémonitoire était évoqué. Selon Vallourec, l'examen du plan de reprise montrait "que les besoins de financement du projet (avaient) été largement sous-évalués" et n’étaient "financés que pour une part minime par Altifort". "Le reste du financement nécessaire (…) devrait venir d'hypothétiques prêteurs et investisseurs", ajoutait le propriétaire du site. Des critiques réfutées par Bart Gruyaert lors de sa venue sur Europe 1 en décembre : "On a perdu beaucoup de temps dans les discussions avec Vallourec, qui a utilisé beaucoup d’arguments qui n’étaient pas liés à notre projet mais à sa situation financière, pour nous décrédibiliser".

Un plan de financement trop fragile

Finalement, les doutes de Vallourec se sont avérés exacts. Le groupe Altifort a reconnu jeudi ne pas avoir obtenu "les financements externes" nécessaires à la reprise de l'aciérie d'Ascoval, affirmant rechercher "toutes les solutions alternatives" d'ici l'audience, le 27 février, du Tribunal de grande instance de Strasbourg. "Altifort a demandé en début de semaine par écrit la résolution du plan de cession d'Ascoval", validé en décembre par la justice, "et ce afin de protéger les salariés d'Ascoval et du groupe", a indiqué Altifort dans un communiqué où il admet que "les financements externes n'ont pas pu être mis en place à ce jour, tels que prévus" lors de la validation du plan de cession par le TGI de Strasbourg". 

Un château de cartes effondré. Concrètement, le plan de reprise d’Altifort reposait sur un équilibre fragile. L’industriel avait présenté des garanties de deux sortes : des commandes signées pour l’usine (30 millions)et des fonds propres. Sur le second point, Altifort s’était engagé à apporter 10 millions d’euros, accompagnés de 25 millions d’euros de financements issus de l’émission d’actions de l’entreprise. L’ensemble devait servir de garantie pour que les banques complètent les fonds nécessaires à la reprise (40 millions d'euros) et que 47 millions d'euros de fonds publics soient débloqués (25 millions de l'État, 12 de la région Hauts-de-France et 10 de Valenciennes-Métropole). "Cet argent-là est disponible pour le repreneur actuel comme pour tout autre repreneur à partir du moment où on nous garantit l’activité et l’emploi", a assuré Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, sur Europe 1.

L’aciérie de nouveau sur la sellette

Mais la base du financement s’est effondrée, entraînant dans sa suite tout le projet. C’est Altifort qui a lui-même notifié son incapacité à financer le plan de reprise, lundi, par courrier adressé à l’administrateur judiciaire, selon les informations obtenues par Europe 1. Dans la foulée, Bercy a été averti. Une rencontre a donc été organisée précipitamment, mercredi, avec les représentants du personnel d’Ascoval, la direction d’Altifort et les élus locaux. Lors de cette réunion, le repreneur a publiquement confirmé qu’il ne disposait pas des fonds nécessaires. Si Bercy n’a communiqué que jeudi, "c’est pour ne pas gêner les discussions en vue de trouver un nouveau repreneur", nous dit-on.

Entendu sur europe1 :
On va faire le maximum pour trouver un repreneur mais il faut être honnête, ça va être très difficile

Peu d'espoir de sauver le site. "La décision que nous avons prise avec tous les salariés, c'est de travailler à une nouvelle reprise en démarchant tous les industriels qui peuvent être intéressés", ajoute-on du côté de Bercy. "Nous referons un point en début de semaine prochaine dans le même format, avec les salariés, les députés, le président de la région Xavier Bertrand pour voir où nous en sommes", précise-t-on. Mais l’espoir de sauver le site d’Ascoval et ses 281 salariés est extrêmement mince. "On va faire le maximum mais il faut être honnête, ça va être très difficile", confie à Europe 1 un membre de l’entourage de Bruno Le Maire.

Xavier Bertrand avance tout de même "plusieurs possibilités" pour sauver Ascoval, notamment celle qu'"Altifort trouve les financements qui lui ont été promis et qu’ils ont promis devant le tribunal". Une autre hypothèse consiste à trouver "dans les jours qui viennent, un partenaire pour Altifort". La dernière option est de trouver "un repreneur à la place d'Altifort", selon lui.

Le ministère de l’Économie se retrouve désormais dans l’embarras. Bruno Le Maire s’est beaucoup investi pour ne pas abandonner les salariés d’Ascoval à leur sort. Mais après ce coup de massue, Bercy tente de dédouaner. "Depuis le début, on ne trouvait pas top le projet d’Altifort. Mais on a été pris en tenaille par tout un tas de monde qui nous disait que c’était un bon plan, solide", se justifie-t-on au ministère. Désormais, il va falloir rendre des comptes à tous les étages : à Bercy, à la région Hauts-de-France (Xavier Bertrand a défendu corps et âme le projet), au tribunal de commerce de Strasbourg qui a jugé la reprise suffisamment solide et évidemment au sein d’Altifort.

Bart Gruyaert, le directeur général de l'entreprise, a assuré pour sa part qu'il "ne jette pas l'éponge" et qu'il "se concentre à trouver une solution" d'ici à l'audience du tribunal de Strasbourg, le 27 février.